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Texte intégral de l\'intervention de Francy Corsmit sur la Fraternité lors de la récollection du diocèse d\'Avignon en mars 2008

La vie en fraternité : mystère de la vie fraternelle, comment vivre ce mystère ?
Qui est le lépreux ?

(Matthieu 8)1. Comme il descendait de la montagne, de grandes foules le suivirent.
2. Voici qu’un lépreux s’approcha et, prosterné devant lui, disait : « Seigneur, si tu le veux, tu peux me purifier. »
3. Il étendit la main, le toucha et dit : « Je le veux, sois purifié ! » A l’instant il fut purifié de sa lèpre.
4. Jésus lui dit : « Garde-toi d’en dire un mot à personne, mais va te montrer au prêtre et présente l’offrande qui Moïse a prescrite ; ils auront là un témoignage. »

Saint. Bonaventure LM I-5.1) Or, un jour qu’il se promenait dans la plaine qui s’étend auprès d’Assise,
2) à cheval
3) il trouva un lépreux sur son chemin.
4) A cette rencontre inopinée,
5) il éprouva, d’horreur, une intense commotion
6) mais se remettant en face de sa résolution de vie parfaite et se rappelant qu’il avait d’abord à se vaincre s’il voulait devenir soldat du Christ,
7) il sauta de cheval
8) pour embrasser le malheureux.
9) Celui-ci, qui tendait la main pour une aumône,
10) reçut avec l’argent un baiser.
11) Puis François se remit en selle.
12) Mais il eut beau, ensuite, regarder de tous les côtés- et cependant aucun accident de terrain ne gênait la vue,
13) il ne vit plus le lépreux.
14) Plein d’admiration et de joie, il se mit à chanter les louanges du Seigneur et se promit de ne pas en rester là.


Plan : La transformation intérieure condition pour rencontrer le frère, prendre la route de la fraternité. La prison de Pérouse, la maladie d’Assise, le rêve de Spolète; trois formes de solitude comme initiation à la rencontre ; elles préludent, préparent et président à la rencontre d’amour. La rencontre du lépreux. Naissance du mystère de la fraternité, fait du dialogue du divin. Devenir « frère », long processus d’incarnation.

A) Maladie, convalescence : François face à lui-même connaît la solitude et la déprime, il se trouve devant l’absence des chemins, devant l’incertitude des choses, il est à l’intérieur, on n’est pas devant une question, on est soi-même la question, il cherche à connaître qui il est, début de conversion ; François cherche, il garde le secret sur le changement opéré en lui, c’est la première étape du changement.
B) Le rêve de Spolète (« De qui peux-tu attendre le plus ? », « retourne en ton pays »): conversion partielle, François est seul face aux évènements, « les évènements sont la main de Dieu posée sur notre main, modifiant imperceptiblement l’écriture de la page, le dessin d’une vie » (Le Très Bas – Christian Bobin), c’est la deuxième étape.
-François apprend à distinguer entre ce que il pense et ce que Dieu dit en lui (Retourne-toi, regarde dans une autre direction que celle qui était la tienne jusque maintenant, ou bien la même mais autrement)
-Capacité d’écouter la parole de Dieu en soi.
-Le principe de responsabilité prépare une liberté qui assume
C) La rencontre avec le lépreux, « le baiser au lépreux » : François seul face à Dieu, apprend à obéir à l’Absolu, rencontre mystique, François devient frère, le « je » devient « nous », troisième étape
-François est confronté à son ombre intérieure
-La désappropriation personnelle et sociale permet le dépassement
- L’ombre peut devenir lumière, le lépreux invite au partage, invite à la fraternité, révélation du « frère «
-Le « je » advient au « nous »
-Le Christ se présente comme le nous, l’Absolu qui nous déborde, Dieu avec nous, Jésus-Emmanuel
-« je suis » devient « nous sommes », c’est en étant frères que nous serons fils du Père, c’est ensemble que nous mettons au monde le Royaume de Dieu

CONCLUSION: L’histoire de François mon histoire ? Quel est mon cheminement intérieur, ma prison de Pérouse, ma maladie d’Assise, mon rêve de Spolète ? Qui est le lépreux ? Suis-je en marche sur le chemin, aujourd’hui dans mon histoire personnelle et fraternelle. Suis-je « nous sommes » ?

Introduction :
Quand Vivette m’a demandé si je pouvais me rendre disponible, en tant que laïque (suivant le souhait exprimé par notre frère J.P. Lauvergeon) pour réfléchir ensemble sur la vie en fraternité, je me suis replongée dans les différents écrits attribués à St. François lui-même, et les textes écrits par les divers auteurs comme Thomas de Celano , St. Bonaventure et tant d’autres, connus ou anonymes et petit à petit je fus gagnée par l’émerveillement. Aujourd’hui je remercie Vivette du cadeau d’émerveillement qu’elle m’a fait. Parce qu’en relisant les différents textes j’étais émerveillée devant la liberté humaine de François et l’intériorité de sa vie spirituelle, fondées sur la révélation d’un Dieu d’Amour, l’Amour du prochain jusqu’au pardon et amour des ennemies, amour s’élargissant à toute la Création de Dieu et ceci dans la non-violence, l’égale dignité de tous les êtres, justice et partage…. François n’avait pas l’intention de fonder un nouvel ordre, il mettait juste l’accent sur la conscience humaine, libre de suivre le Christ Jésus pas à pas. François a laissé peu d’écrits, c’est sa vie qui nous parle du message des Evangiles et de l’événement spirituel qui est à leur source. Il nous montre que c’est possible de vivre ce message concrètement dans NOTRE vie de tous les jours. C’est en cela que François me touche et nous touche tous je pense, sinon nous ne serions pas là. Et …il nous montre comment le vivre avec les autres dans une communauté fraternelle, dans une communion fraternelle.

Qu’est-ce que c’est que la fraternité ?
Pour qu’il y ait fraternité il faut la présence des autres, il faut être « nous ». Mais cela ne suffit pas. Quand je suis dans le métro je ne vis pas forcément une vie de fraternité. Encore faut il que je rencontre l’autre, les autres, non dans un combat ou par hasard mais en tant que proches.
De quelle façon François a-t-il rencontré l’autres au point de l’appeler « frère » ?
Que s’est-il passé dans le cœur de François ? Comment a-t-il fait ?
Dans la Legenda Major St. Bonaventure met en forme l’histoire d’une rencontre étonnante appelée d’une façon générale « le baiser au lépreux ». En la relisant cette histoire m’a bouleversée comme j’ai été bouleversée par la méditation du pasteur Louis Simon dans son livre « Mon Jésus » concernant justement le récit de St. Matthieu 8, 1-4, qui relate la guérison du lépreux par Jésus. Louis Simon nous propose une image du lépreux qui n’est pas celui de tout le monde, cette image m’a fait vivre, elle m’a inspirée dans la relecture du récit de St. Bonaventure et je l’ai transposée.

.Il y a une grande similitude entre les deux récits, celui de St. Matthieu et de St. Bonaventure.

Pour François il s’agit de la rencontre avec « l’horreur » de son siècle, la lèpre, qui impressionna l’homme médiéval plus qui toute autre calamité. Le lépreux était la terrible silhouette agitant sa crécelle et devant qui chacun s’écartait. C’est la rencontre entre l’Assise du haut et l’Assise du bas, entre le « haut » de la société et le « bas » de la société.
Sur le plan intérieur c’est aussi la rencontre avec sa propre ombre.
Et du coup cette rencontre devient bouleversante. On s’aperçoit que rencontrer quelqu’un, c’est vraiment une aventure extraordinaire, où les deux protagonistes sont atteints, touchés et changés. On n’en sort pas indemne.
Comment comprendre cette histoire 800 ans après ? Comment rencontrer François, la personne de François?
Il est évident que nous ne sommes plus dans la situation privilégiée des contemporains de François. Pourtant pour eux déjà, la rencontre avec le lépreux était problématique. Elle est racontée de plusieurs façons différentes.
Les biographes ont-ils raconté François d’Assise ou la renommé d’un homme stupéfiant ? La personne ou le personnage ?
Il est impossible d’esquiver, d’éviter, d’effacer le personnage. Comment retrouver la réelle personne d’Assise ?
Pour nous la situation est encore plus compliquée car nous ne pouvons rencontrer François que par le relais des témoignages plus ou moins contemporains. Or ces témoignages, à l’évidence, n’ont été écrits qu’à cause de la sainteté de François et pour faire connaître la victoire finale de François identifié au Christ. Ce texte n’est pas un reportage journalistique qui vise simplement à informer, c’est un récit engagé qui vise à la fois à informer et à enseigner. Il est très difficile de séparer les deux dimensions.
Les biographes du Moyen-Age n’ont pas pu raconter le parcours de François que éclairé par la lumière finale des stigmates. Ils ne pouvaient pas oublier la fin de cette histoire dont ils racontaient le début. Comment auraient-ils pu le faire ? Leur écriture aussi, par conséquent est pleine du personnage, même quand ils s’efforçaient de décrire la personne.
Le baiser au lépreux est-il si contagieux qu’il puisse défigure la personne et le personnage et l’histoire en miroir déformant ?
En quoi cela nous concerne-t-il ?
Cela nous concerne car il s’agit de retrouver si possible l’émotion et la surprise d’une première rencontre, alors que nous connaissons la fin de l’histoire qui, précisément, a créé notre besoin de le rencontrer, de le connaître et de le suivre.

Cette histoire, c’est notre histoire. Nous sommes ici pour écrire nos pages. Si ce qui a été vécu à ce moment là ne peut être vécu maintenant, ne peut pas être reçu, entendu et reconnu maintenant, alors ça n’a pas de sens. Si nous sommes là, c’est pour nous rappeler l’appel, nous permettre de le ressentir au plus profond de notre cœur, d’y participer et en devenir les porteurs responsables et joyeux.

Je vous propose que nous regardions ensemble le plan

A)A quel moment cet évènement s’est il produit dans la vie de François ? (né 1181)
Vous savez que François a été fait prisonnier en 1202 lors de la guerre entre les 2 républiques de Pérouse et d’Assise, il est libéré en 1203, il sortira de prison affaibli et malade, état qui dure jusqu’en 1204 environ.
Longuement travaillé par la maladie François vit peu à peu se transformer son monde extérieur. La beauté des champs, l’aspect riant des vignes et des bois, tout avait perdu son charme (François déprime dirons nous) ; François ne comprend pas ce qui lui arrive. Il ne s’aime plus. Il se sent seul, très seul, personne ne semble le comprendre, même pas sa mère qui est si proche de lui, il ne peut en parler à personne, c’est une secrète solitude. « Il est à l’intérieur, il n’est pas devant une question, il est lui-même la question, il cherche à connaître qui il est, le cœur de François tourne et retourne dans sa vie, dans son âme. » (Christian Bobin « Le Très Bas »)
A) C’est la première étape
C\'est-à-dire que François sent bien qu’il se passe quelque chose en lui mais il ne sait pas quoi, il cherche à comprendre, il ne sait pas que c’est Dieu qui le cherche. Peut-être reconnaissez-vous cet état dans lequel François se trouve ? C’est un état intérieur qui fait partie du cheminement de l’âme. On voudrait bien d’une vie nouvelle mais sans perdre l’ancienne. On n’aime plus guère cette vie là, mais au moins on sait de quoi elle est faite. Si on la quitte, il y aura un temps où on ne saura plus rien. Et c’est ce rien qui nous effraie. C’est ce rien qui nous fait hésiter, tâtonner, bégayer et…….finalement revenir aux voies anciennes. Pour François c’est pareil. Il est éprouvé par une sorte d’indécision, de division. Cette épreuve est nécessaire. Essayons de sentir en quoi nous sommes concernés. François cherche une preuve. Combien de fois voulons- nous avoir une preuve ? Une confirmation ?.
B) Au Printemps 1205 une guerre encore éclate entre le pape et l’empereur. Suite à un rêve qu’il interprète comme une preuve de l’appel de Dieu, François sort de maladie pour répondre à l’appel du pape. (rêve offrant la vue d’une pièce immense remplie d’armes de toutes sortes destinées à François et « ses soldats ») ; François « est persuadé à son réveil que cette étrange vision lui assurait pour l’avenir un immense succès » (St. Bonaventure I-3)
Cette fois-ci c’est la bonne:comment échouer quand on a Dieu avec soi. Il s’arme magnifiquement, il part et quelque chose arrive dans un sommeil à la ville de Spolète. Dieu dit à François de retourner à Assise et François écoute, il écoute la voix de Dieu en lui. C’est l’appel de Dieu à l’Être. François est touché dans son cœur et il écoute cette voix. Il la suit. Il retourne à Assise.
François apprend à distinguer entre ce qu’il pense lui, et ce que Dieu dit en lui.
Dieu lui dit de retourner : « Retourne-toi. Regarde dans une autre direction que celle qui était la tienne jusque maintenant, ou regarde là autrement. Regarde, écoute l’appel de l Être ».
Alors François retourne au pays, il traîne, il passe le temps, la guerre ne le tente plus, le commerce ne l’attire plus. François ne dit plus rien. Il chante toujours, de plus en plus. Les semaines passent les fêtes aussi. François s’en mêle encore, mais comme on dit, il n’y est plus. On peut très bien faire une chose sans y être .Mais François commence à se dégager de ses obligations mondaines.
B) C’est la deuxième étape. François attend. Son âme est en attente.

Vous voyez dans quel état d’esprit se trouve François ?

Quelque chose en lui cherche, il le sent comme une vérité que rien ne peut éteindre et il en est très près, il le sait. Son âme est en attente.

Et c’est là que la rencontre se passe.

Nous allons suivre St. Bonaventure pas à pas comme un voyage à travers une parabole dont la lecture révèle plusieurs niveaux. Un niveau manifeste qui saute aux yeux et un niveau plus profond qui nous raconte les mouvements de l’âme, un niveau caché, mystérieux, quelque fois secret mais qui cherche à sortir de l’ombre, qui fraie son chemin vers la lumière. Nous allons lire cette histoire en se posant la question : « Qu’ est-ce que Dieu dit à François et à travers François, qu’est-ce qu’il me dit ? Aujourd’hui. »

Voilà ce que St. Bonaventure nous raconte :
Un jour, François se promène dans la campagne, dans la plaine qui s’étend auprès d’Assise plus précisément. Le cheminement implique de la route, il faut descendre dans la plaine. Il a quitté les hauteurs de la ville, la ville signifie tout ce qui est « du monde », (vous vous rappelez qu’il s’est dégagé de ses obligations et de l’agitation des affaires mondaines), il est descendu dans la plaine, il se promène à cheval .Il reste encore à une certaine hauteur, comme sur ses grands chevaux, François n’est pas encore le Très Bas.(« Le Très Bas », Christian Bobin)
Il trouva un lépreux sur son chemin. C’est très étonnant cette « trouvaille »non seulement sur le plan extérieur mais surtout sur le plan intérieur. On trouve quand quelque chose en nous, même à notre insu, cherche, peut-être surtout à notre insu. Sur le plan extérieur, objectif, ce lépreux qui se promène sur le chemin sans s’annoncer avec un crécelle comme c’était prescrit, cet homme se promène librement, c’est plutôt étrange. Le lépreux de jadis été rejeté, coupé des siens et des hommes, et même déclaré mort au monde, errant ou confiné dans les maladreries. Or, ici il se promène comme François. Il semble plus libre que François qui est encore à cheval signe d’un certain rang social. Le lépreux, lui, il est totalement lui-même, un être humain libre qui circule sur les chemins dans la plaine d’Assise .Il marche dans la direction opposée, on pourrait dire à contresens, à l’encontre. C’est comme s’il coupe le chemin à François.
François, lui, ne s’y attend pas du tout, c’est la surprise totale, une rencontre inopinée, il n’y est pas préparé du tout !

Et c’est une immense émotion !
Il éprouva, d’horreur, une intense commotion : il y a de quoi ! François se trouve confronté à tout ce qui contredit son éducation, et le code social de son époque, voire sa mémoire religieuse. Un lépreux représente la contagion, la défiguration, l’abomination. Isaïe nous fait une description très parlante de ce que les lépreux pouvaient inspirer et ces sentiments n’avaient guère changé à l’époque de François et peut-être même à notre époque……. « Devant lui, celui-là végétait comme un rejet, comme une racine sortant d’une terre aride ; il n’avait ni aspect, ni prestance tels que nous le remarquions, ni apparence telle que nous le recherchions. Il était méprisé, laissé de côté par les hommes………,tel celui devant qui l’on cache son visage ; oui méprisé, nous ne l’estimions nullement.(Isaïe 53). François se trouve devant l’horreur totale.
Il éprouva une intense commotion : François est sidéré ! Il est secoué, ébranlé, choqué violemment, c’est ça que ça veut dire commotion, c’est un émoi très fort, très violent,qui bouleverse tout l’être. François est déboussolé, il est pris au dépourvu, tellement au dépourvu qu’il ne fait même pas demi-tour, il ne change pas de trottoir, et il n’accélère pas non plus pour mettre de la distance entre lui et l’horreur. Dans cet état de choc François est sans défense, démuni et quelque chose, en lui cède, cède devant une exigence intérieure qui le submerge. François se laisse emporter. Il ne sait pas, à ce moment là, que l’amer va devenir doux. François se laisse emporter par cette vague de fond qui vient de son être profond. Nous pouvons dire que c’est la conscience de Dieu dans le plus profond de soi, qui se révèle .C’est la force de Dieu qui appelle et François en est bouleversé intérieurement, c’est comme une explosion. Cette force là renverse le courant, retourne François et l’être profond de François dit « oui ». Le noyau de la conversion de François se situe exactement à ce moment précis. Et François dit « oui ».
C’est ce que St. Bonaventure décrit : « mais se remettant en face de sa résolution de vie parfaite.. »
Se rappelant qu’il avait d’abord à se vaincre s’il voulait devenir soldat du Christ. Dans son être profond François se tourne vers ce qu’il considère comme sa vérité intérieure essentielle et il veut aller au bout de cette vérité-là Jesus l’appelle. Et pour cela François désobéit à un ordre social de son temps, car il est à l’encontre de l’esprit d’amour. François obéit à sa conscience profonde et, dans un double mouvement, il se libère des préjugés de son temps. C’est inouï ce qui se passe. La conversion se situe exactement ici. Dans le choc du bouleversement, du renversement des habitudes sociales et personnelles par l’élan divin dans le cœur de François. François va à l’encontre de toute sa mémoire sociale et viscérale. Il entend dans son cœur la parole essentielle, celle qui appelle à l’Être, c’est la rencontre mystique intérieure.
«Il sauta de cheval »(St. Paul qui s’appelait encore Saul, a été jeté en bas de son cheval dans une explosion de lumière). François saute du cheval, le grand bouleversement a eu lieu, il peut descendre de ses grands chevaux pour se mettre au même niveau que le lépreux ; pour cette fois-ci, le rencontrer, le rencontrer d’homme à homme ; de plain pied comme un « prochain ». Il abandonne une hauteur sociale, et du coup il peut devenir un homme libre des préjugés sociaux comme le lépreux. C\'est-à-dire que pour rencontrer l’autre d’homme à homme, il faut avoir transformé tout ce qui est de d’ordre hiérarchique en nous, devenir libre intérieurement.
François doit aussi quitter le cheval. L’animal, non seulement extérieurement mais aussi intérieurement. L’animalier intérieur renvoie à tout ce qui relève de la loi de la jungle, de l’esprit de domination où le plus fort, le plus riche, le plus sain gagne et phagocyte l’autre, celui qui est petit, faible, pas beau, malade sans intérêt, défiguré et difforme, faible d’esprit ou d’une autre culture, de celui qui n’est pas comme moi.
François se désapproprie
Mais François va plus loin. Non seulement il sauta de son, cheval, mais il le fait «pour embrasser » le malheureux. Et là quelque chose se passe qui va bien au-delà ce que l’on peut imaginer. Le lépreux lui, qui tendait la main. Le lépreux a devancé François. Il prend l’initiative. Il est maître d’œuvre. Il dirige les opérations. Il invite au partage. Il ne prend pas, il offre. Il n’est pas pauvre, il est riche. Il ne dépouille pas un seigneur, il le pare ; il orne François, comme s’il disait : toi François si tu veux tu peux devenir François d’Assise, tu peux devenir mon frère.
Oui voilà l’homme libre. Lui seul est adulte, il est grand comme un roi chargé d’annoncer à François son ordre de mission et le lancer dans son ministère. En tendant la main à François il l’invite et l’autorise : « Vas, toi, tu peux si tu veux ».(cf. « Mon Jésus » Louis Simon p.(53).
Du coup tout s’éclair, le miracle est en route! Le lépreux a quitté tranquillement, royalement, l’enclos où il était parqué. Il ne s’est pas annoncé avec sa crécelle. Le voilà le miracle, il est en route, il vient d’avoir lieu. Le miracle, c’est cet homme, là, libre, hors des prisons, l’homme qui a osé vivre sans interdits ni barrières. Il est sorti de son enclos. Il a marché vers François. Il a tranquillement désobéi. Il a fait fonctionner ses jambes officiellement paralysées par la société. Il a rencontré François et lui a tendu la main. Et double miracle, François ne s’est pas éloigné de lui. Au contraire, chacun s’est rapproché, devenu proche. Le lépreux a de nouveau, lui, des prochains. Sa liberté, sa royauté d’homme libre a déteint sur François. Voilà le miracle: c’est sa liberté qui est contagieuse. Enorme miracle de royaume de Dieu. Et François va embrasser. François touche le lépreux, les murailles sociales s’effondrent .Et chacun va devoir prendre parti maintenant. Obligatoirement : ou bien François est un transgresseur ou bien il est, lui aussi fils de la Liberté. C’est la liberté de l’amour qui est contagieuse.
François va embrasser.
Dans Vita Prima , de Celano nous dit« François s’approcha du lépreux et le baisa. C’est l’amour qui rend libre. L’amer devient amour. La rencontre mystique intérieure devient rencontre mystique extérieure, devient vie.
François donne de l’amour, il amourifie dit Yvan Amar, il entre dans la fraternité de l’amour, et il n’en sort pas, il n’en sortira plus. Il entre dans la douceur de son Seigneur.
Dans la « Légende des trois compagnons », on nous raconte que François « descendit de cheval et lui (au lépreux) donna une pièce d’argent en lui baisant la main. Ayant reçu du lépreux un baiser de paix, il remonta à cheval et poursuit son chemin.

Ce baiser rappelle étrangement la première phrase du Cantique des cantiques « Qu’il me baise des baisers de sa bouche ». St. Jean de la Croix nous explique que c’est l’attente de l’Epoux qui s’exprime dans cette demande, une prière passionnée, l’attente ardemment tendue vers le Messie, vers Jésus Christ maintenant et tout de suite.

On ne peut s’empêcher de se poser la question : qui est donc ce lépreux ? Quel est celui dont on parle ? Qui embrasse qui ? Nous ne savons pas. Et d’ailleurs le lépreux disparaît aussi soudainement qu’il est apparu. La fin de la rencontre est aussi mystérieuse et abrupte que le début; Qui donne, qui reçoit?
Mystère ! Mystère de la vie fraternelle. Mystère de la fraternité !

Serait-ce un nouveau renversement de la perspective ?
Serait-ce le Bien-aimé que François embrasse ? Chacun est transformé par le baiser de l’autre. Est-ce l’Epoux lui-même qui est venu à la rencontre de François? Baiser divin, qui est à la fois baiser de création, baiser de pardon et de réconciliation, baiser de divinisation et d’union, de fraternité et le lépreux révèle sa nature, le Bien-Aimé, et François devient frère, frère en Christ. François appelait les lépreux ses « frères chrétiens », c’est eux et eux seuls qu’il appelait ainsi (légende de Pérouse-22, p.903)
Le lépreux n’est plus le lépreux, il n’y a plus besoin de lépreux, l’amour s’est révélé et est aimé. Le lépreux a disparu
Cependant aucun accident de terrain ne gênait la vue. François eut beau regarder de tous côtés. Le regard de François s’est clarifié, la vue n’est plus voilée, il n’y a plus d’accident de terrain! Les yeux se sont dessillés. Le terrain intérieur est aplani, le regard peut se promener à perte de vue, les accidents de terrain ne sont qu’une apparence. C’est un homme libre qui se remet en selle, un homme rendu frère. Se remettre en selle signifie, au sens figuré, se rétablir. C’est un homme rétabli qui repart, un homme guéri. François a rencontré «son frère », un homme s’est mis sur sa route de façon inopinée et l’a rendu frère C’est le retour à la santé.
C’est comme si le « lépreux », le Très Bas disait silencieusement à François, en lui tendant la main : « Toi, François, si tu veux tu peux être mon frère», «ose donc devenir François, le frère fraternel»

La graine de fraternité éclot, le « je » est devenu « nous », Dieu avec nous.
Ce récit nous dit que le mystère de la vie fraternelle se situe dans le Christ, qui mystérieusement, mystiquement se réalise, dans le sens devenir réalité, dans cet échange, puisqu’Il est en nous, au milieu de nous et avec nous, pas avec moi, mais avec nous. C’est ensemble que nous devenons frères, que nous devenons le Royaume de Dieu. Mettre le Royaume au monde ensemble, c’est partager un sentiment fraternel, qui n’a de valeur que s’il évoque la solidarité. Ce n’est pas seulement la fraternité, c’est plutôt la fraternité responsable, dans le sens profond de ce mot. L’ancienne question : « .Suis –je le gardien de mon frère ? », est toujours d’actualité

Le Royaume de Dieu est « nous sommes ». Yvan Amar nous explique dans son livre « Le Maître des Béatitudes, que, quand « je suis » passe à « nous sommes », la conscience de nous sommes, s’éveille et nous passons de façon quasi naturelle du « souci de soi »au « souci de nous » Tout le chemin de compassion active (le baiser au lépreux) passe du souci de soi au souci de l’autre, de tous les autres, de tous, et cela se fait tout seul…enfin presque.
Je vous lis ici un petit passage du livre d’Yvan Amar :
« Le « souci de nous » est né.
Alors, commence le chemin de miséricorde. En hébreux, le mot « miséricordieux » se dit rahamîm, dont la racine est réhem, qui veut dire utérus. Seuls sont miséricordieux ceux qui sont devenus matrice vibrante du Royaume, le « nous » conscient. Lorsqu’ils entrent en relation avec leur prochain, ils le font avec le souci de dire : nous sommes ensemble dans l’histoire. Soyons donc égoïstes, pensons aux autres, nous en faisons partie. Soyons des égoïstes cosmiques. C’est ça l’amour du prochain.
Cette compassion cosmique est un amour qui fait non pas des êtres aimés mais des êtres aimants, qui rend amour, qui amourifie pourrait-on dire. Là est la vraie compassion. »
Texte :p.131

Cela nous rappelle la prière attribuée à François « Fais de nous un instrument de paix », et la phrase : « Que je ne cherche pas tant à être aimé qu’à aimer », et comme chante Daniel Balavoine : « Aimer est plus fort que d’être aimé »

L’amour ne fait pas des êtres aimés, il rend aimant, il AMOURIFIE.

Je pense que c’est cet amour que François chante toute sa vie et que sa vie chante et la seule façon de le suivre est de chanter avec lui.

Je vous propose de chanter le chant qui se trouve au dos de votre feuille.

Francy Corsmit – Eguilles 2 mars 2oo8

 

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