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Brigitte Gobbé, lors des assises franciscaines à Cluny a essayé, avec l'aide des
participants, de dégager les traits de notre identité chrétienne que la spiritualité
franciscaine met en relief.


Hier soir à Taizé, après avoir écouté les Frères, j'étais submergée de joie, et désirais
parler, embrasser les autres et être embrassée. Nous étions au coeur de l'essentiel, en
plein ancrage franciscain : la fécondité de la bonté. L'amour est un terme souvent
galvaudé qui recouvre des réalités diverses. Par contre, nous comprenons mieux la
teneur du mot bonté. La bonté paraît naturelle alors qu'elle est le fruit d'une ascèse
quotidienne, axée sur l'ouverture du coeur avec comme toile de fond, la louange.
J'aimerais vous entraîner dans la valse de la bonté, de la joie, de la simplicité. Là réside
le coeur du coeur de notre couleur franciscaine, de notre chemin christique.


Poser un à priori de bienveillance


Lors du dernier Trimestre franciscain, des participants de toutes cultures, de toutes les
branches de la famille franciscaine ont choisi comme critère premier de leur identité
franciscaine un regard de bienveillance sur soi, sur les autres, sur le monde. Or, cela
n'est possible que si je pose un regard inconditionnel de bienveillance sur Dieu. Les
théologiens définissent principalement le péché comme coupure de Dieu, ayant comme
conséquence première, l'orgueil. Aujourd'hui, dans notre monde occidental si souvent
orphelin de Dieu, ils mettent souvent en avant la notion de soupçon, qui fait douter
l'homme de la crédibilité de la bonté de Dieu. Nous nous posons comme des personnes
qui se méfient de tout ce qui est gratuité. L'homme aujourd'hui, à travers le scandale de
la souffrance, a du mal à concevoir un Dieu aimant. La spiritualité franciscaine peut
contribuer à relever ce défi au coeur même de nos communautés chrétiennes si souvent
résignées, tristes, désespérées. En effet, comme le souligne l'ancien général des
Dominicains, Timothy Radcliffe, les franciscains ont à cultiver leur trésor : une joie sans
faille résultant d'une confiance sans limites dans le Dieu Trinitaire. L'élan qui en découle
peut nous amener à traverser toutes les frontières de la désespérance.


La pauvreté de Dieu



La minorité franciscaine manifeste le visage aimant de Dieu


Le concept de minorité exprime le visage de la bonté. Se faire petit, se rendre
disponible, être libre de soi pour accueillir ce qui n'est pas soi, sont des attitudes qui ne
peuvent être vécues que dans la perception de la bonté de Dieu. Il consiste à épouser la
fragilité réelle, à ne pas savoir ce que nous serons demain, et à faire l'expérience de
notre propre déplacement sous le regard du Père. La minorité, c'est accepter que tout
se passe autrement que ce que nous avions prévu. Il est essentiel d'accueillir le réel de
nos déceptions, de nos dénis. Nous ne pouvons aborder la minorité sans en aborder sa
substance même : la soumission. Oui, je sais que ce mot fait bondir, qu'il est perçu
aujourd'hui comme une démission de notre liberté, comme une forme de renoncement à
notre identité. Il peut apparaître comme une réalité antinomique de la fraternité.


Soumis à soi-même


En tant que créature, l'être humain est soumis en tout premier lieu à lui-même ; il doit
accepter ses déterminismes : son capital génétique, sa santé, son physique, son
tempérament, sa culture d'origine, son milieu familial, social, ecclésial. Notre patrimoine
biologique nous détermine en grande partie. Notre soeur la mort corporelle fait partie de
notre condition humaine. Se soumettre aux évènements qui surgissent dans notre vie,
aux contingences de toutes sortes est inévitable. Nous naissons au monde avec un
patrimoine sur lequel nous n'avons aucune emprise. Nous sommes donnés à nousmêmes.
Être soumis à nous-mêmes nous amène à nous accueillir comme frères de
nous-mêmes. C'est précisément là que réside notre liberté. Nous sommes conviés à
retrouver le fil d'Ariane de notre noyau inviolable, à habiter le mystère profond de notre
personne. Notre liberté c'est d'accueillir que, dans tout ce qui nous détermine, il y a un
"je", un espace où je vais m'orienter, me rejoindre, être en relation avec ma grandeur et
tous mes déterminismes.


Soumis aux autres


Je fais pour eux ce que je fais pour moi. J'accepte tout ce qui les constitue. Je m'oriente
vers eux, je me décentre de moi vers leur mystère. Je vais traverser leur opacité, je
navigue, je me déplace comme dans un labyrinthe à l'intérieur de leur maison. Je ne me
laisse pas déstabiliser, démobiliser par ce qui pourrait être source d'un conflit
permanent, de maladie, de faiblesse. C'est l'expérience même de la minorité.


Soumis au monde : mon cloître, c'est le vaste monde


Je consens au monde non pas à la manière de Nietzsche, c'est-à-dire ballotté sur les
flots mais serviteur de ce monde sorti de la parole du Créateur : Et Dieu vit que cela
était bon. L'expérience de Claire et de François nous éclaire. Leurs contemporains ne
doutaient pas de l'existence de Dieu, de la vie après la mort, de la communion entre les
vivants et les morts. Ils percevaient Dieu comme le Maître qui triomphe du mal. Le
monde est champ d'une lutte permanente entre le bien et le mal. On ne peut vivre alors
en Dieu qu'en quittant le monde. Le mouvement pénitentiel va resurgir avec toutes ses
formes possibles : expériences de jeûne, d'ascèse, de pénitence, de séparation
physique d'avec le monde. Le monastère est le lieu idéal pour vivre la perfection de
Dieu. Il faut mourir bien, acheter son salut, et vivre une vie de dépouillement et/ou entrer
dans un monastère. Toute faute doit être accompagnée de réparation. C'est pourquoi de
nombreux princes, à la fin de leur vie entraient au couvent. D'autres y entraient plus tôt.
Cet âge d'or du monachisme fait naître Cluny. L'idéal bénédictin s'épanouit. Comme
Saint Benoît sait qu'on ne peut pas demander l'impossible à l'homme, il écrit une règle
qui prend en compte la faiblesse de celui-ci. Il est normal alors, de vivre dans un
monastère ou à proximité pour être sauvé. Le monachisme a suscité de nombreux
retours vers Dieu, accompagnés de coupures avec la réalité du monde. François lui
aussi quitte le siècle. Dans ce courant qu'il n'a pas renié, François innove radicalement.
Il est un précurseur de la condition du chrétien tel qu'elle s'exprime aujourd'hui :
condition faite de tensions, d'écartèlements, très bien décrites dans le livre de Paul
Valadier : La condition humaine du chrétien, être dans le monde sans être du monde. Il
n'y a pas de salut possible si ce n'est pas l'humanité entière qui est envisagée de Dieu,
selon l'expression chère au Frère Christophe, moine de Thibérine. L'amour de Dieu est
pour tous et chacun de nous. La spiritualité franciscaine est une spiritualité qui privilégie
la résonance, l'affect, la réactivité. Elle se situe aux antipodes du stoïcisme, de la
résignation. Nous sommes des funambules marchant sur le fil de notre vie en équilibre
toujours instable. Nous sommes comme des éponges, touchées par la joie, la
souffrance de l'autre mais nous ne perdons pas notre capacité à nous mettre au large.
Ce n'est pas parce que nous sommes dans la joie que nous ne pouvons pas être
touchés par l'expérience du désespoir de l'autre et réciproquement ; les peuples en
guerre, les populations soumises aux catastrophes naturelles. Dans notre quotidien, il
est essentiel que nous puissions nous apaiser, ne pas être déstabilisés, pour pouvoir
traverser notre épreuve et celle de l'autre et pouvoir annoncer le Christ qui a traversé
l'Épreuve. Le Christ, François, Claire ont donné l'exemple de ces traversées d'épreuves
sans s'y arrêter et sans être arrêtés. Le détachement franciscain est une expérience de
traversée qui concilie l'affect et le détachement.


Vivre la Fraternité sous le soleil de la Bonté


Ne pas croire que la fraternité est un lieu refuge, déconnecté de la réalité. Non, il
vaudrait mieux s'en aller tout de suite. La déception est au rendez-vous. Je ne viens pas
prendre dans la fraternité ce dont j'ai besoin. Je n'ai pas l'esprit fraternel. La fraternité
n'est pas pour moi. Justement, nous pouvons répondre : Tu es là. Cette prise de
conscience, que tu as de toi-même, ne t'empêche pas de pouvoir grandir et découvrir le
chemin fraternel. Effectivement, nous pouvons être quelqu'un d'impossible à vivre et en
même temps être un cadeau pour les autres. La fraternité, ce n'est pas poser sur l'autre
notre désir, notre diktat de frère. Les frères apprennent à accueillir le chemin d'un autre
frère, son désir de faire route avec eux, son mystère. Dire notre sentiment
d'impuissance, confesser devant les autres le rejet du mot fraternel, c'est permettre à
chacun des membres de la fraternité de mesurer à la fois l'ampleur de sa propre
fragilité, de sa pesanteur, et l'ampleur de sa grandeur sous le regard du Père, dans le
regard de son frère. J'ai déménagé, j'étais dans une chouette fraternité…mais la
nouvelle fraternité ne me convient pas, ce n'est pas mon monde. J'accepte que cette
nouvelle fraternité ne me nourrisse pas et je le dis. Il est bon de le reconnaître et en
même temps, je fais l'expérience du modèle Trinitaire, ce vide, ce dépouillement total,
cette continuelle circulation d'amour. Le retrait de Dieu dans la création est comparable
à la mer qui se retire laissant apparaître la plage, les coquillages, ce monde grouillant de
vie. Dieu se retire pour que nous voyions les merveilles du monde. Dans une fraternité
qui ne me nourrit pas, je dois m'interroger sur le regard que le Christ poserait sur elle.
Comment je vais regarder chacun à la façon de Jésus dans mon manque et dans mon
insatisfaction ? Comment faire de cette expérience une source ? Je vais aller chercher,
au plus profond de moi-même, comment aimer à la manière du Christ. Percevoir le
décalage entre les gestes, les paroles du Christ et les miens n'est pas un obstacle, mais
tout au contraire un tremplin, un stimulant qui me fait aller au delà de moi-même. En
fraternité, l'ascèse consiste à sortir de soi, à s'élancer vers l'autre, à choisir de l'aimer, et
ainsi de le transfigurer. Cela prend toute une vie. Quand je viens à la fraternité et que je
dois parler je suis malheureux, cela me bloque car j'ai un tempérament silencieux. Pour
moi, le tour de table est impossible. On dit que je suis renfermé. Le partage n'est pas
démonstration, ni relation avec l'extravagance de la parole. Il y a des êtres qui sont
autrement. C'est justement quand on ne leur demande rien qu'ils vont se mettre à parler.
Il n'y a pas de performance à faire. La parole c'est l'émergence de l'être, de tout l'être.
Le silence est fondamental, et cela ne signifie pas indifférence. Le devoir de parler,
imposé, est aux antipodes de l'expérience de la confiance. Il ne faut pas confondre
bonté avec tiédeur. On dit :Il : faut s'écouter, soyons frères, gentillesse, tolérance,
solidarité etc. C'est vrai et c'est faux. La fraternité n'est pas le lieu d'une thérapie de
groupe. Le conflit est sain dans la mesure où il s'enracine dans une commune décision
de vivre le projet ambitieux tout évangélique de la fraternité. Savoir que tout peut se dire
parce que le roc est là, c'est l'essentiel. Le poids de la communion c'est l'objectif final de
la fraternité, c'est l'expérience même de l'esprit d'enfance. C'est parce que je suis
sécurisé que je peux agresser. Par exemple, l'enfant qui dit des choses dures à sa mère
et qui ajoute : tu devrais être honorée que je te dise tout cela…


La puissance de la louange


La louange a la forme que chacun lui donne. Sainte Claire dit au Seigneur : Merci de
m'avoir créée, afin de pouvoir t'aimer sans cesse. Vivre ce temps d'intimité avec Celui
qui nous aime et nous arrose, n'est pas une option facultative de notre chemin spirituel.
Elle en constitue l'essence. Elle nous permet de traverser en permanence nos
brouillards, ceux des autres et de nous fixer sur nos rayonnements solaires. Elle est au
coeur de notre quotidien. En fraternité, ce temps de louange est essentiel sous toutes
ses formes, essentiel aussi est de pouvoir se dire que l'autre est cadeau. Pas de vie
sans cela. Ce qui caractérise la déprime c'est quand il n'y a plus moyen de voir
autrement, de faire un pas en avant. La vie c'est l'élan, le désir, le mouvement. La
louange peut se révéler sous forme de question comme dans l'une des oeuvres de
Bernanos, La joie. Un personnage de ce roman ne cesse de se demander comment sa
volonté peut rejoindre celle du Seigneur : Qu'est-ce que le Seigneur aimerait que je
dise, fasse, qu'attend-t-il de moi ? Comment aurait-il rencontré celui que je rencontre
aujourd'hui. et qui suis-je ? Dans cette perspective, nous sommes lumière les uns pour
les autres.


Propos recueillis par Cécile Langlois et Nicole Tanay

Tirés de la revue "Message" du mouvement laïc franciscain de suisse

François a longuement médité la passion de Jésus-Christ, la capacité qu'a le Père,
révélé en son Fils de supporter d'être défiguré, nié, rejeté, anéanti, absent. Le Christ
reste homme dans la réalité même de son rejet. Cette capacité de pouvoir vivre
l'anéantissement est divine, aux yeux de François. Dieu laisse à l'homme, sa créature
tant aimée, la possibilité de le bafouer, de nier son existence. Poser un regard de bonté,
ce n'est donc pas être naïf, c'est s'enraciner, se plonger, s'immerger dans la bonté de
Dieu, folie aux yeux des hommes. Nous sommes invités à expérimenter cette pauvreté,
cette expérience de consentir au rejet, d'autoriser l'autre à être là où il est sur sa route.
François a longuement fréquenté aussi le mystère trinitaire : Dieu est don. Dans son
sillage, ses fils spirituels, notamment Maurice Zundel, ce dernier siècle, définissent la
personne dans son mystère comme un être capable de recevoir le don de se donner.

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  • : Pour mener une vie fraternelle et évangélique à la manière de François d'Assise, des hommes, des femmes, des foyers se rencontrent et constituent la Fraternité Franciscaine. Ceux qui veulent en faire partie, se retrouvent et construisent, jour après jour, une communauté évangélique. Ce blog est consacré à la région PACA
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