Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog
/ / /

Foligno

A méditer et à prier afin qu'ils nous fassent grandir en sainteté

 

 

 

BIENHEUREUSE ANGELE DE FOLIGNO,



1248 - 1309 

 

 

Franciscaine séculière

 

 

 

Pape Benoît XVI audience du 13 octobre 2010

 

Chers Frères et Sœurs,

 

Aujourd'hui, je voudrais vous parler de la bienheureuse Angèle de Foligno, une grande mystique médiévale ayant vécu au XIIIe siècle. D'habitude, on est fasciné par les sommets de l'expérience d'union avec Dieu qu'elle a atteints, mais on ne prend sans doute pas assez en compte ses premiers pas, sa conversion, et le long chemin qui l'a conduite du point de départ, « la grande crainte de l'enfer », jusqu'au but ultime, l'union totale avec la Trinité. La première partie de la vie d'Angèle n'est certainement pas celle d'une disciple fervente du Seigneur. Née aux alentours de 1248 dans une famille aisée, elle devint orpheline de père et fut éduquée par sa mère de façon plutôt superficielle. Elle fut très tôt introduite dans les milieux mondains de la ville de Foligno, où elle connut un homme, qu'elle épousa à l'âge de 20 ans et dont elle eut des enfants. Sa vie était insouciante, au point de mépriser ceux que l'on appelait les « pénitents » - très répandus à l'époque -, c'est-à-dire ceux qui, pour suivre le Christ, vendaient leurs biens et vivaient dans la prière, dans le jeûne, dans le service à l'Eglise et dans la charité.

 

Plusieurs événements, comme le violent tremblement de terre de 1279, un ouragan, l'antique guerre contre Pérouse et ses dures conséquences, ont une influence sur la vie d'Angèle, qui prend progressivement conscience de ses péchés, jusqu'à accomplir un pas décisif : elle invoque saint François, qui lui apparaît en vision, pour lui demander conseil en vue d'une bonne confession générale à accomplir : nous sommes en 1285, Angèle se confesse à un frère à San Feliciano. Trois ans plus tard, la voie de la conversion prend un nouveau tournant : la dissolution des liens affectifs, étant donné qu'en quelques mois, à la mort de sa mère suit celle de son mari et de tous ses enfants. Elle vend alors ses biens et, en 1291, rejoint le Tiers-Ordre de saint François. Elle meurt à Foligno le 4 janvier 1309.

 

Le Livre de la bienheureuse Angèle de Foligno, qui rassemble la documentation relative à notre bienheureuse, rapporte cette conversion ; elle en indique les instruments nécessaires : la pénitence, l'humilité et les tribulations ; et elle en rapporte les étapes, la succession des expériences d'Angèle, commencées en 1285. En se les rappelant, après les avoir vécues, elle tenta de les raconter à travers le frère confesseur, qui les transcrivit fidèlement, en s'efforçant ensuite de les diviser en étapes, qu'il appela « étapes ou mutations », mais sans réussir à les mettre entièrement en ordre (cf. Le Livre de la bienheureuse Angela de Foligno, Cinisello Balsamo 1990, p. 51). La raison en est que l'expérience d'union pour la bienheureuse Angèle implique de façon totale les sens spirituels et corporels, et ce qu'elle « comprend » pendant ses extases demeure, pour ainsi dire, uniquement une « ombre » dans son esprit. « J'entendis véritablement ces paroles - confesse-t-elle après une extase mystique - mais ce que j'ai vu et compris, et ce qu'il [c'est-à-dire Dieu] me montra, je ne sais ni ne peux le dire en aucune façon, bien que je révèlerais volontiers ce que je compris à travers les paroles que j'entendis, mais ce fut un abîme absolument ineffable ». Angèle de Foligno présente son « vécu » mystique sans l'élaborer avec son esprit, car il s'agit d'illuminations divines qui se communiquent à son âme de façon imprévue et inattendue. Le frère confesseur lui-même a des difficultés à rapporter de tels événements, « notamment à cause de sa grande et admirable réserve à l'égard des dons divins » (ibid., p. 194). A la difficulté d'Angèle d'exprimer son expérience mystique s'ajoute également la difficulté pour ses interlocuteurs de la comprendre. Une situation qui montre clairement que l'unique et véritable Maître, Jésus, vit dans le cœur de chaque croyant et désire en prendre entièrement possession. Comme chez Angèle, qui écrivait à l'un de ses fils spirituels : « Mon Fils, si tu voyais mon cœur, tu serais absolument contraint de faire toutes les choses que Dieu veut, parce que mon cœur est celui de Dieu et le cœur de Dieu est le mien ». Ici retentissent les paroles de saint Paul : « Je vis, mais ce n'est plus moi, c'est le Christ qui vit en moi » (Ga 2, 20).

 

Considérons alors quelques « pas » seulement du riche cheminement spirituel de notre bienheureuse. Le premier, en réalité, est une prémisse : « Le premier pas est la connaissance du péché - comme elle le précise -, par elle l'âme craint fort d'être damnée en enfer. En ce pas l'âme pleure amèrement » (Le livre de la bienheureuse Angèle de Foligno, p. 39). Cette « crainte » de l'enfer répond au type de foi qu'Angèle avait au moment de sa « conversion » ; une foi encore pauvre de charité, c'est-à-dire de l'amour de Dieu. Repentir, peur de l'enfer, pénitence ouvrent à Angèle la perspective du douloureux « chemin de la croix » qui, du huitième au quinzième pas, la conduira ensuite sur le « chemin de l'amour ». Le frère confesseur raconte : « La fidèle me dit alors : J'ai eu cette révélation divine : "Après ce que vous avez écrit, fais écrire que quiconque veut conserver la grâce ne doit pas ôter les yeux de l'âme de la Croix, tant dans la joie que dans la tristesse que je lui accorde ou je lui permets" » (ibid., p. 143). Mais dans cette phase encore, Angèle « ne sent pas l'amour » ; elle affirme : « l'âme éprouve de la honte et de l'amertume et elle ne fait pas encore l'expérience de l'amour, mais de la douleur » (ibid., p. 39), et elle est insatisfaite.

 

Angèle sent qu'elle doit donner quelque chose à Dieu pour réparer ses péchés, mais lentement elle comprend qu'elle n'a rien à lui donner, bien plus qu'elle n'« est rien » devant lui ; elle comprend que ce ne sera pas sa volonté qui lui donnera l'amour de Dieu, parce que cela ne peut rien lui donner d'autre que son « néant », le « non amour ». Comme elle le dira : seul « l'amour vrai et pur, qui vient de Dieu, est dans l'âme et fait en sorte qu'elle reconnaisse ses propres défauts et la bonté divine. [...] Cet amour porte l'âme dans le Christ et elle comprend avec assurance qu'il ne peut exister ou n'y avoir aucune tromperie. Avec cet amour rien de ce monde ne peut se mêler » (ibid., p. 124-125). S'ouvrir uniquement et totalement à l'amour de Dieu, qui a sa plus haute expression dans le Christ : « O mon Dieu - prie-t-elle - rends moi digne de connaître le très haut mystère, que ton très ardent et ineffable amour mit en œuvre, avec l'amour de la Trinité, c'est-à-dire le très haut mystère de ta très sainte incarnation pour nous. [...]. Oh incompréhensible amour ! Au-dessus de cet amour, qui a permis que mon Dieu se soit fait homme pour me faire Dieu, il n'y a pas d'amour plus grand » (ibid., p. 295). Toutefois, le cœur d'Angèle porte pour toujours les blessures du péché ; même après une bonne confession, elle se trouvait pardonnée et encore accablée par le péché, libre et conditionnée par le passé, absoute mais en manque de pénitence. Et la pensée de l'enfer l'accompagne également parce que plus l'âme progresse sur le chemin de la perfection chrétienne, plus elle se convaincra non seulement d'être « indigne », mais de mériter l'enfer.

 

Et voici que, sur son chemin mystique, Angèle comprend en profondeur la réalité centrale : ce qui la sauvera de son « indignité » et de « l'enfer qu'elle mérite » ce ne sera pas son « union avec Dieu » et sa possession de la « vérité », mais Jésus crucifié, « sa crucifixion pour moi », son amour. Dans le huitième pas, elle dit : « Je ne comprenais pas encore si le bien le plus grand était ma libération des péchés et de l'enfer et la confession et la pénitence, ou bien sa crucifixion pour moi » (ibid., p. 41). C'est l'équilibre instable entre amour et douleur, ressenti dans tout son difficile chemin vers la perfection. C'est précisément pour cela qu'elle contemple de préférence le Christ crucifié, parce que dans cette vision, elle voit réalisé l'équilibre parfait : sur la croix, il y a l'homme-Dieu, dans un acte suprême de souffrance qui est un acte suprême d'amour. Dans la troisième Instruction, la bienheureuse insiste sur cette contemplation et affirme : « Lorsque nous voyons avec plus de perfection et de pureté, nous aimons avec d'autant plus de perfection et de pureté. [...] C'est pourquoi, plus nous voyons le Dieu et homme Jésus Christ, plus nous sommes transformés en lui à travers l'amour. [...] Ce que j'ai dit de l'amour [...] je le dis aussi de la douleur : lorsque l'âme contemple l'ineffable douleur de Dieu et homme Jésus Christ, elle souffre d'autant et se transforme en douleur » (ibid., p. 190-191). Se fondre, se transformer dans l'amour et dans les souffrances du Christ crucifié, s'identifier avec lui. La conversion d'Angèle, qui commença avec la confession de 1285, n'arrivera à maturité que lorsque le pardon de Dieu apparaîtra à son âme comme le don gratuit d'amour du Père, source d'amour : « Il n'y a personne qui ne puisse avancer d'excuses - affirme-t-elle - parce quiconque peut aimer Dieu, et il ne demande rien d'autre à l'âme que de l'aimer, parce qu'il l'aime et il est son amour » (ibid., p. 76).

 

Dans l'itinéraire spirituel d'Angèle, le passage de la conversion à l'expérience mystique, de ce qui peut être exprimé à l'inexprimable, a lieu à travers le Crucifix. C'est le « Dieu-homme passionné », qui devient son « maître de perfection ». Toute son expérience mystique revient donc à tendre à une parfaite « ressemblance » avec Lui, à travers des purifications et des transformations toujours plus profondes et radicales. Angèle se donne entièrement à cette merveilleuse entreprise, corps et âme, sans s'épargner les pénitences, les épreuves du début à la fin, désirant mourir avec toutes les douleurs souffertes par le Dieu-homme crucifié, pour être transformée totalement en Lui : « O fils de Dieu - recommandait-elle - transformez-vous totalement dans le Dieu-homme passionné, qui vous aima tant qu'il daigna mourir pour vous d'une mort ignominieuse et avec une douleur totalement ineffable et de manière très pénible et amère. Cela uniquement par amour pour toi, ô homme ! » (Ibid., p. 247). Cette identification signifie également vivre ce que Jésus a vécu : la pauvreté, le mépris, la douleur car - comme elle l'affirme -, « à travers la pauvreté temporelle, l'âme trouvera les richesses éternelles ; à travers le mépris et la honte, elle obtiendra l'honneur suprême et la très grande gloire ; à travers la pénitence, faite avec peine et douleur, elle possédera avec une infinie douceur et consolation le Bien Suprême, Dieu éternel » (ibid., p. 293).

 

De la conversion à l'union mystique avec le Christ crucifié, à l'inexprimable. Un chemin très élevé, dont le secret est la prière constante : « Plus tu prieras - affirme-t-elle - plus tu seras illuminé ; plus tu seras illuminé, plus profondément et intensément tu verras le Bien Suprême, l'Etre suprêmement bon ; plus profondément et intensément tu le verras, plus tu l'aimeras ; plus tu l'aimeras, plus il te délectera ; et plus il te délectera, plus tu le comprendras et tu deviendras capable de le comprendre. Par la suite, tu arriveras à la plénitude de la lumière, car tu comprendras ne pas pouvoir comprendre » (ibid., p. 184).

 

Chers frères et sœurs, la vie de la bienheureuse Angèle commence par une existence mondaine, assez éloignée de Dieu. Mais ensuite, la rencontre avec la figure de saint François et, finalement, la rencontre avec le Christ crucifié réveille l'âme en raison de la présence de Dieu, du fait que ce n'est qu'avec Dieu que la vie devient vie véritable, car elle devient, dans la douleur pour le péché, amour et joie. La bienheureuse Angèle nous parle ainsi. Aujourd'hui, nous courrons tous le danger de vivre comme si Dieu n'existait pas : il semble si éloigné de la vie actuelle. Mais Dieu a mille façons, une pour chacun, d'être présent dans l'âme, de montrer qu'il existe et me connaît et m'aime. Et la bienheureuse Angèle veut nous rendre attentifs à ces signes avec lesquels le Seigneur touche notre âme, attentifs à la présence de Dieu, pour apprendre ainsi la vie vers Dieu et avec Dieu, dans la communion avec le Christ crucifié. Prions le Seigneur afin qu'il nous rende attentif aux signes de sa présence, qu'il nous enseigne à vivre réellement.

 

                   

"Que personne n’ait l’excuse de ne pas avoir

et de ne pas pouvoir trouver la grâce divine,

puisque Dieu la donne à tous ceux qui la cherchent et la désirent.”

 

La Bienheureuse Angèle de Foligno, franciscaine séculière, a été définie par le Pape Pie XII comme « la plus grande mystique franciscaine ». Laissons-nous guider dans la prière par le Pape Jean-Paul II : “Illuminée par la prédication de la Parole, purifiée par le Sacrement de la Pénitence, tu es devenue le fulgurant exemple des vertus évangéliques, sage maîtresse en discernement chrétien, guide sûre sur le chemin de la perfection”.

 

Exemple des vertus évangéliques.

Notre Angèle n’appartient pas au groupe privilégié de ces âmes qui, depuis l’enfance ou dès la prime jeunesse, ont ressenti avec force la vocation à la sainteté, s’engageant immédiatement dans une vie en conformité avec l’Evangile et soutenue par un profond esprit de prière.

Angèle est née en 1248, à Foligno, petite ville située à environ dix-sept kilomètres d'Assise. Ses parents étaient aisés, probablement nobles. Angèle est une convertie, une pénitente dans le sens littéral du mot. Elle-même en parle largement dans ses écrits, desquels émerge le portrait d’une femme dont la jeunesse a été profondément marquée par l’expérience du péché et par un éloignement aliénant de Dieu.

Sa conversion ne fut pas due à un événement fulgurant, mais elle se développa au long d’un chemin difficile et douloureux, durant bien sept années. Elle est décrite dans les “trente pas” des Mémoires dictées par Angèle elle-même à frère Arnaldo, son confesseur et directeur spirituel.

Sous l’influence de certains événements dramatiques vérifiés dans sa ville, de la prédication efficace des frères mineurs et d’autres religieux, de l’exemple remarqué des premiers “frères et sœurs de la pénitence”, elle commence à ressentir une espèce d’intolérance et de dégoût pour sa vie vide et dissipée. Elle entreprend un chemin tout en ascension, car la conscience de son état de péché est aussi vive que sa honte de le confesser est grande. Angèle ne réussit à la dépasser qu’après avoir invoqué l’aide de St François. Elle est exaucée, et à partir de cette confession totale et libératrice, commence le renouvèlement intérieur et le retournement radical de sa vie. Nous sommes en 1285 et Angèle a déjà 37 ans.

Elle est riche. Elle a un mari, des enfants, et une mère qui a toujours favorisé sa vie frivole et dispersée (ou peut-être l’y a même poussée). Tout cela représente un obstacle difficile à surmonter pour adopter un nouveau style de vie. Mais dans l’Evangile, Jésus a affirmé que, face à l’appel de Dieu, les autres devoirs et affections doivent céder : seul Dieu peut demander à l’homme une affection exclusive. C’est pourquoi les obstacles, qui se font toujours plus âpres en famille, ne réussissent pas à détacher Angèle de ses résolutions. Elle invoque l’aide de Dieu pour pouvoir vivre uniquement pour Lui et observer la chasteté perpétuelle. Le Seigneur lui répond de façon mystérieuse et surprenante : “A cette époque, ma mère, qui était pour moi un grand empêchement, mourut, puis en très peu de temps, moururent mon mari et tous mes enfants”. Angèle comprend ces séparations comme la réalisation d’un dessein précis de Dieu à son égard. Mais ce n’est pas pour autant que la douleur en a été moindre.

Elle-même dit que la mort de ses fils l’avait fait souffrir comme si on lui avait arraché les entrailles. Cette expression met un terme aux étranges interprétations d’une certaine hagiographie, qui présentait Angèle comme cette femme qui aurait demandé la mort de ses propres enfants pour être libre de réaliser sa vocation personnelle à la suite du Christ.

Restée seule, il lui devient possible de se détacher également des biens matériels, se souvenant du conseil évangélique : “Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes et tu auras un trésor dans le ciel; puis viens et suis-moi” (Mt 19, 21). Le Seigneur l’aide à dépasser les ultimes hésitations et résistances et lui donne la fermeté indispensable pour renoncer à toutes ses propriétés, jusqu’à un domaine et une villa qui lui étaient particulièrement chers et qu’elle avait gardés en dernier. Comme François et ses premiers compagnons, elle distribue aux pauvres de la ville l’entier produit de la vente de ses biens.

Libérée des liens familiaux et des biens terrestres, Angèle peut prendre son envol vers les cimes les plus hautes, comme fille légitime du Père céleste : “Sont fils légitimes ceux qui cherchent à se conformer en toutes choses à leur Maître, tout unis, soumis à la Passion, c’est-à-dire dans la pauvreté, dans la douleur et dans le mépris, dans la certitude que ces trois choses sont le fondement et l’accomplissement de toute perfection” (Quatrième lettre).

A côté de cet effort d’affinement spirituel, Angèle s’entraîne dans ce que nous appellerions dans le langage actuel le “service des plus petits”. Les épisodes liés au service qu’Angèle et sa fidèle compagne rendaient à l’hôpital des lépreux en témoignent : celui d’Angèle vendant jusqu’au voile qu’elle portait sur la tête pour acheter des poissons à offrir comme repas aux infirmes, et l’autre épisode, encore plus célèbre, du bain aux malades dans l’eau qu’Angèle et sa compagne ont ensuite bue en éprouvant “une si douce tranquillité, comme si elles venaient de communier”. C’est un acte qui apparaît à notre sensibilité moderne pour le moins répugnant et absurde, mais il s’appuie sur celui de François mangeant dans la même écuelle qu’un lépreux qui y trempait son moignon purulent.



Maîtresse en discernement chrétien.

Restée seule, et finalement à son aise dans l’élan et l’amour grandissant pour la pauvreté et la perfection évangélique, on pourrait penser qu’Angèle vécut sa nouvelle vie sereinement. Mais il n’en a pas été ainsi. L’impact de la voie de la pénitence lui fut extrêmement ardu et douloureux. Dans cette lumière nouvelle, elle se découvre toujours plus responsable du mal commis. Le souvenir de ses manques lui revient et l’afflige avec une insistance récurrente, surtout lorsqu’elle contemple la Croix ; elle se sent responsable de la mort du Christ et digne de l’enfer. Mais chaque fois qu’elle demande au ciel clarté et réponse à ses doutes, Dieu lui-même la ranime et l’illumine.

Finalement, six ans après sa conversion, Angèle se sent prête à vivre pleinement l’idéal de St François, et l’année de probation accomplie, elle est admise durant l’été 1291 à la Profession dans le Tiers-Ordre Franciscain. La même année, alors que la fête du Séraphique Père approchait, elle se rendit à Assise pour ce pèlerinage qui restera célèbre dans l’histoire de la Bienheureuse. En cours de route et durant tout son séjour assisiate, elle reçut ce très haut don d’expérimenter en elle la présence de la Très Sainte Trinité. Ce singulier phénomène de grâce eut lieu alors qu’elle méditait, tout absorbée en Dieu, la demande qu’elle Lui avait adressée par l’intercession de St François : pouvoir vivement sentir le Christ, pouvoir parfaitement observer la Règle professée, pouvoir mourir en vraie pauvre. Quand cet événement mystique extraordinaire cessa, elle tomba dans un désespoir authentique, avec cris et paroles incompréhensibles qui troublèrent et presque scandalisèrent les personnes présentes. Il y avait parmi elles frère Arnaldo qui, dans un premier temps, interdit à Angèle de revenir un jour à Assise, mais ensuite il chercha à mieux comprendre ce qui était arrivé, et convaincu qu’il s’agissait d’une expérience mystique grandiose, il commença à mettre par écrit ce qu’Angèle lui relatait. Ainsi naquit l’Autobiographie spirituelle de la Bienheureuse Angèle, ou Mémoires de frère Arnaldo.  

L’ascèse d’Angèle se poursuivit dans une alternance ininterrompue de souffrances, de visions et de prières extatiques, de doutes atroces et de soupçons de pièges du démon, de pénitences, jeûnes, épreuves physiques et morales à n’en plus finir. Au milieu de tous ces tourments, Angèle ne s’arrête pas dans sa recherche, et dans une Lettre à ses disciples, elle déclare : “A quoi servent les révélations, les visions, les sentiments, la douceur ? A quoi servent la sagesse, l’élévation, la contemplation, si l’homme n’a pas la vraie connaissance de Dieu et de soi-même ? » (Deuxième Lettre).



Guide sur le chemin de la perfection.

Durant ce siècle de grands conflits civils, politiques et religieux, Angèle exerce sur son environnement une large et profonde influence. Autour d’elle se forme un groupe nombreux de personnes, parmi lesquelles se trouvent des personnages distingués, tel frère Ubertino de Casale. Comme une guide experte de perfection, Angèle donne à tous des conseils inspirés. Son œuvre modératrice et sage se révèle aussi dans le débat enflammé entre franciscains sur l’observance de la pauvreté. La “Petite pauvre de Foligno” savait faire œuvre de conciliation et de persuasion, dominant en maîtresse les tendances déviantes : sévère avec les faux “religieux” non moins qu’avec les “laxistes”, elle les attirait tous à l’authentique spiritualité de l’Evangile, pour laquelle on n’est pas vraiment pauvre si on n’est pas humble.

On attribue à Angèle la fondation et la direction d’un véritable “cénacle” religieux. Mais tout aussi célèbres sont les instructions qu’Angèle envoyait par correspondance aux nombreuses personnes qui lui adressaient des demandes et des supplications pour avoir de l’aide, un mot d’éclaircissement, d’encouragement, de réconfort dans leurs problèmes, difficultés, doutes, incertitudes. Angèle a pleinement vécu la maternité spirituelle à leur égard. Elle-même déclare : ”Dieu m’a donné d’autres fils à la place de ceux que j’ai perdus”. François, son maître et modèle, parle dans son Testament des “frères” que Dieu lui a donnés. Pour Angèle, comme expression de sa féminité, le don de Dieu, ce sont des “fils” spirituels. Et les expressions avec lesquelles elle s’adresse à eux dans ses lettres sont d’une tendresse touchante : “O très chers à mon âme – mes intimes – mes très chers…”. Et toujours : “fils très chers”, “mes petits enfants”… A ces fils de son âme, Angèle fait part de son expérience spirituelle en les exhortant, les admonestant, les soutenant, les encourageant sur le chemin spirituel de perfection qu’elle-même était en train de parcourir pour atteindre la “plénitude de Dieu incréé”.

Vivant quotidiennement de prière, la Bienheureuse Angèle en est une maîtresse sûre. Elle la désigne comme le moyen dont il faut tenir compte pour l’acquisition de la “lumière divine” et du salut : “Sans la lumière divine, aucun homme ne se sauve... Si tu veux commencer à avoir cette lumière, prie...; si tu veux augmenter en toi une telle lumière, prie ; si tu veux la foi, prie ; si tu veux l’espérance, prie ; si tu veux la charité, prie ; si tu veux la pauvreté, prie ; si tu veux la véritable obéissance, prie ; si tu veux la chasteté, prie… ; si tu veux une quelconque vertu, prie. Et prie de cette manière : en lisant dans le livre de la Vie, c’est-à-dire dans la vie de celui qui est Dieu et homme, Jésus-Christ” (Instruction II, lignes 229 ss.).

Angèle est donc pleinement mère : mère des enfants nés de son sein, et perdus prématurément ; mère des déshérités, pour lesquels elle a vendu ses biens terrestres ; mère de ses fils spirituels, qui restent à côté d’elle jusqu’au bout.

 

La mort d’Angèle

Sa lettre-testament est touchante, dense de pensées, et de valeur impérissable ! Connaissant, par révélation divine, sa fin prochaine, elle s’en ouvre à ses disciples qu’elle laissera orphelins, leur laissant, avec une affection maternelle, une dernière recommandation : “Mes enfants, faites tous les efforts possibles pour avoir de l’amour à l’égard de tout homme… Faites tout ce qui est possible pour avoir un amour tel, qu’il ne soit plus de la terre, mais du ciel”.

Tout aussi émouvant et hautement édifiant est son “transitus”, son départ au ciel. Ses disciples accoururent, respectueux, au chevet de la Bienheureuse agonisante à Foligno, pour en écouter les dernières monitions et en recevoir la bénédiction. Elle bénit “de tout son cœur… présents et absents” et prie avec les paroles du Christ en croix. C’était le 4 janvier 1309.

 

Par cette lettre pour le VIIème centenaire de sa mort adressée à tous les franciscains, et en particulier aux membres du Tiers-Ordre Franciscain séculier et régulier, nous avons voulu évoquer à nouveau la figure de cette Bienheureuse, pour approfondir la connaissance de son histoire humaine et spirituelle, dans l’espoir que les membres de la Famille Franciscaine accueillent son invitation à vivre la dimension mystique et spirituelle de l’union ineffable de l’âme avec Dieu, au moyen de l’amour.

 



Encarnación del Pozo, Ministre Général OFS

4 janvier 2008

 

Duns Scot

 

 

 

 

Audience générale du 7 juillet 2010

 

 

Chers frères et sœurs,

 

Après plusieurs catéchèses sur de nombreux grands théologiens, je veux vous présenter une autre figure importante dans l'histoire de la théologie : il s'agit du bienheureux Jean Duns Scot, qui vécut à la fin du XIIIème siècle. Une antique inscription sur sa tombe résume les points de référence géographiques de sa biographie : "L'Angleterre l'accueillit ; la France l'instruisit ; Cologne, en Allemagne, en conserve la dépouille ; c'est en Ecosse qu'il naquit". Nous ne pouvons pas négliger ces informations, notamment parce que nous possédons très peu d'éléments sur la vie de Duns Scot.

 

Il naquit probablement en 1266 dans un village qui s'appelait précisément Duns, non loin d'Edimbourg. Attiré par le charisme de saint François d'Assise, il entra dans l’Ordre des Frères Mineurs et, en 1291, il fut ordonné prêtre. Doué d'une intelligence brillante, et porté à la spéculation - cette intelligence qui lui valut de la tradition le titre de "Doctor subtilis", "Docteur subtil" - Duns Scot fut dirigé vers des études de philosophie et de théologie auprès des célèbres universités d'Oxford et de Paris. Après avoir conclu avec succès sa formation, il entreprit l'enseignement de la théologie dans les universités d'Oxford et de Cambridge, puis de Paris, en commençant à commenter, comme tous les Maîtres de ce temps, les Sentences de Pierre Lombard. Les principales oeuvres de Duns Scot représentent précisément le fruit mûr de ces leçons, et prennent le titre des lieux où il les professa: Opus Oxoniense (Oxford), Reportatio Cambrigensis (Cambridge), Reportata Parisiensia (Paris). Lorsqu'un grave conflit éclata entre le roi Philippe IV le Bel et le Pape Boniface VIII, Duns Scot s'éloigna de Paris et préféra l'exil volontaire, plutôt que de signer un document hostile au Souverain Pontife, ainsi que le roi l'avait imposé à tous les religieux. De cette manière, par amour pour le Siège de Pierre, avec les Frères franciscains, il quitta le pays.

 

Ce fait nous invite à rappeler combien de fois, dans l'histoire de l'Eglise, les croyants ont rencontré l'hostilité et même subi des persécutions à cause de leur fidélité et de leur dévotion à l'égard du Christ, de l'Eglise et du Pape. Nous tous regardons avec admiration ces chrétiens qui nous enseignent à conserver comme un bien précieux la foi dans le Christ, et la communion avec le Successeur de Pierre et, ainsi, avec l'Eglise universelle.

 

Toutefois, les rapports entre le roi de France et le successeur de Boniface VIII redevinrent rapidement des rapports d'amitié, et en 1305, Duns Scot put rentrer à Paris pour y enseigner la théologie sous le titre de Magister regens, nous dirions aujourd'hui professeur titulaire. Par la suite, ses supérieurs l'envoyèrent à Cologne comme professeur du Studium de théologie franciscain, mais il mourut le 8 novembre 1308, à 43 ans à peine, laissant toutefois un nombre d'oeuvres important.

 

En raison de la renommée de sainteté dont il jouissait, son culte se diffusa rapidement dans l'Ordre franciscain et le vénérable Pape Jean-Paul II voulut le confirmer solennellement bienheureux le 20 mars 1993, en le définissant "Chantre du Verbe incarné et défenseur de l'Immaculée Conception". Dans cette expression se trouve synthétisée la grande contribution que Duns Scot a offerte à l'histoire de la théologie.

 

Il a avant tout médité sur le Mystère de l'Incarnation et, à la différence de beaucoup de penseurs chrétiens de l'époque, il a soutenu que le Fils de Dieu se serait fait homme même si l'humanité n'avait pas péché. Il affirme dans la "Reportata Parisiensa" : "Penser que Dieu aurait renoncé à une telle ouvre si Adam n'avait pas péché ne serait absolument pas raisonnable ! Je dis donc que la chute n'a pas été la cause de la prédestination du Christ et que - même si personne n'avait chuté, ni l'ange ni l'homme - dans cette hypothèse le Christ aurait été encore prédestiné de la même manière" (in III Sent., d. 7, 4). Cette pensée, peut-être un peu surprenante, naît parce que pour Duns Scot l'Incarnation du Fils de Dieu, projetée depuis l'éternité par Dieu le Père dans son plan d'amour, est l'accomplissement de la création, et rend possible à toute créature, dans le Christ et par son intermédiaire, d'être comblée de grâce, et de rendre grâce et gloire à Dieu dans l'éternité. Même s'il est conscient qu'en réalité, à cause du péché originel, le Christ nous a rachetés à travers sa Passion, sa Mort et sa Résurrection, Duns Scot réaffirme que l'Incarnation est l'oeuvre la plus grande et la plus belle de toute l'histoire du salut, et qu'elle n'est conditionnée par aucun fait contingent, mais qu'elle est l'idée originelle de Dieu d'unir en fin de compte toute la création à lui-même dans la personne et dans la chair du Fils.

 

Fidèle disciple de saint François, Duns Scot aimait contempler et prêcher le Mystère de la Passion salvifique du Christ, expression de l'amour immense de Dieu, qui communique avec une très grande générosité en dehors de lui les rayons de sa bonté et de son amour (cf. Tractatus de primo principio, c. 4). Et cet amour ne se révèle pas seulement sur le Calvaire, mais également dans la Très Sainte Eucharistie, pour laquelle Duns Scot avait une très grande dévotion et qu'il voyait comme le sacrement de la présence réelle de Jésus et comme le sacrement de l'unité et de la communion qui conduit à nous aimer les uns les autres et à aimer Dieu comme le Bien commun suprême (cf. Reportata Parisiensa, in IV Sent., d. 8, q. 1, n. 3).

 

Cette vision théologique, fortement "christocentrique", nous ouvre à la contemplation, à l'émerveillement et à la gratitude : le Christ est le centre de l'histoire et de l'univers, il est Celui qui donne un sens, une dignité et une valeur à notre vie ! Comme le Pape Paul VI à Manille, je voudrais moi aussi aujourd'hui crier au monde : "[Le Christ] est celui qui nous a révélés le Dieu invisible, il est le premier né de toute créature, il est le fondement de toute chose; Il est le Maître de l'humanité et le Rédempteur; Il est né, il est mort, il est ressuscité pour nous; Il est le centre de l'histoire et du monde; Il est Celui qui nous connaît et qui nous aime; Il est le compagnon et l'ami de notre vie... Je n'en finirais plus de parler de Lui" (Homélie, 29 novembre 1970; cf. ORLF n. 50 du 11 décembre 1970).

 

Non seulement le rôle du Christ dans l'histoire du salut, mais également celui de Marie est l'objet de la réflexion du Doctor subtilis. A l'époque de Duns Scot, la majorité des théologiens opposait une objection, qui semblait insurmontable, à la doctrine selon laquelle la très Sainte Vierge Marie fut préservée du péché originel dès le premier instant de sa conception : en effet, l'universalité de la Rédemption opérée par le Christ, à première vue, pouvait apparaître compromise par une telle affirmation, comme si Marie n'avait pas eu besoin du Christ et de sa rédemption. C'est pourquoi les théologiens s'opposaient à cette thèse. Alors, Duns Scot, pour faire comprendre cette préservation du péché originel, développa un argument qui sera ensuite adopté également par le Pape Pie IX en 1854, lorsqu'il définit solennellement le dogme de l'Immaculée Conception de Marie. Et cet argument est celui de la "Rédemption préventive", selon laquelle l'Immaculée Conception représente le chef d'ouvre de la Rédemption opérée par le Christ, parce que précisément la puissance de son amour et de sa médiation a fait que sa Mère soit préservée du péché originel. Marie est donc totalement rachetée par le Christ, mais avant même sa conception. Les Franciscains, ses confrères, accueillirent et diffusèrent avec enthousiasme cette doctrine, et d'autres théologiens - souvent à travers un serment solennel - s'engagèrent à la défendre et à la perfectionner.

 

A cet égard, je voudrais mettre en évidence un fait qui me paraît très important. Des théologiens de grande valeur, comme Duns Scot en ce qui concerne la doctrine sur l'Immaculée Conception, ont enrichi de la contribution spécifique de leur pensée ce que le Peuple de Dieu croyait déjà spontanément sur la Bienheureuse Vierge, et manifestait dans les actes de piété, dans les expressions artistiques et, en général, dans le vécu chrétien. Ainsi, la foi tant dans l'Immaculée Conception que dans l'Assomption corporelle de la Vierge, était déjà présente chez le Peuple de Dieu, tandis que la théologie n'avait pas encore trouvé la clé pour l'interpréter dans la totalité de la doctrine de la foi. Le Peuple de Dieu précède donc les théologiens, et tout cela grâce au sensus fidei surnaturel, c'est-à-dire à la capacité dispensée par l'Esprit Saint, qui permet d'embrasser la réalité de la foi, avec l'humilité du cœur et de l'esprit. Dans ce sens, le Peuple de Dieu est un "magistère qui précède", et qui doit être ensuite approfondi et accueilli intellectuellement par la théologie. Puissent les théologiens se placer toujours à l'écoute de cette source de la foi et conserver l'humilité et la simplicité des petits ! Je l'avais rappelé il y a quelques mois en disant : "Il y a de grands sages, de grands spécialistes, de grands théologiens, des maîtres de la foi, qui nous ont enseigné de nombreuses choses. Ils ont pénétré dans les détails de l'Ecriture Sainte, [...] mais ils n'ont pas pu voir le mystère lui-même, le véritable noyau [...] L'essentiel est resté caché ! [...] En revanche, il y a aussi à notre époque des petits qui ont connu ce mystère. Nous pensons à sainte Bernadette Soubirous; à sainte Thérèse de Lisieux, avec sa nouvelle lecture de la Bible "non scientifique", mais qui entre dans le cœur de l'Ecriture Sainte" (Homélie lors de la Messe avec les membres de la Commission théologique internationale, 1er décembre 2009; cf. ORLF n. 49 du 8 décembre 2009).

 

Enfin, Duns Scot a développé un point à l'égard duquel la modernité est très sensible. Il s'agit du thème de la liberté et de son rapport avec la volonté et avec l'intellect. Notre auteur souligne la liberté comme qualité fondamentale de la volonté, en commençant par un raisonnement à tendance volontariste, qui se développa en opposition avec ce qu'on appelle l'intellectualisme augustinien et thomiste. Pour saint Thomas d'Aquin, qui suit saint Augustin, la liberté ne peut pas être considérée comme une qualité innée de la volonté, mais comme le fruit de la collaboration de la volonté et de l'intellect. Une idée de la liberté innée et absolue située dans la volonté qui précède l'intellect, que ce soit en Dieu ou dans l'homme, risque en effet de conduire à l'idée d'un Dieu qui ne serait même pas lié à la vérité et au bien. Le désir de sauver la transcendance absolue et la différence de Dieu par une accentuation aussi radicale et impénétrable de sa volonté ne tient pas compte du fait que le Dieu qui s'est révélé en Christ est le Dieu "logos", qui a agi et qui agit rempli d'amour envers nous. Assurément, comme l'affirme Duns Scot dans le sillage de la théologie franciscaine, l'amour dépasse la connaissance et est toujours en mesure de percevoir davantage que la pensée, mais c'est toujours l'amour du Dieu "logos" (cf. Benoît XVI, Discours à Ratisbonne, cf. ORLF n. 38 du 19 septembre 2006). Dans l'homme aussi, l'idée de liberté absolue, située dans sa volonté, en oubliant le lien avec la vérité, ignore que la liberté elle-même doit être libérée des limites qui lui viennent du péché.

 

En m'adressant aux séminaristes romains l'année dernière, je rappelais que "la liberté, à toutes les époques, a été le grand rêve de l'humanité, mais en particulier à l'époque moderne" (Discours au séminaire pontifical romain, 20 février 2009). Mais c'est précisément l'histoire moderne, outre notre expérience quotidienne, qui nous enseigne que la liberté n'est authentique et n'aide à la construction d'une civilisation vraiment humaine que lorsqu'elle est vraiment réconciliée avec la vérité. Si elle est détachée de la vérité, la liberté devient tragiquement un principe de destruction de l'harmonie intérieure de la personne humaine, source de la prévarication des plus forts et des violents, et cause de souffrance et de deuils. La liberté, comme toutes les facultés dont l'homme est doté, croît et se perfectionne, affirme Duns Scot, lorsque l'homme s'ouvre à Dieu, en valorisant cette disposition à l'écoute de sa voix, qu'il appelle potentia oboedientialis : quand nous nous mettons à l'écoute de la Révélation divine, de la Parole de Dieu, pour l'accueillir, alors nous sommes atteints par un message qui remplit notre vie de lumière et d'espérance et nous sommes vraiment libres.

 

Chers frères et soeurs, le bienheureux Duns Scot nous enseigne que dans notre vie l'essentiel est de croire que Dieu est proche de nous et nous aime en Jésus Christ, et donc de cultiver un profond amour pour lui et son Eglise. Nous sommes les témoins de cet amour sur cette terre.

 

Que la Très Sainte Vierge Marie nous aide à recevoir cet amour infini de Dieu dont nous jouirons pleinement pour l'éternité dans le Ciel, lorsque finalement notre âme sera unie pour toujours à Dieu, dans la communion des saints.

 

 

 

 

©L'Osservatore Romano - 13 juillet 2010

 

 

Les Ordres Mendiants

 

Dominicains et Franciscains       Mendiants

 

 

 

 

 

 

 

Benoît XVI

13 janvier 2010

 

 

 

 

 

 

Chers frères et sœurs,

 

Au début de la nouvelle année, nous nous penchons sur l'histoire du christianisme, pour voir comment se développe une histoire et comment elle peut être renouvelée. Dans celle-ci, nous pouvons voir que ce sont les saints, guidés par la lumière de Dieu, qui sont les authentiques réformateurs de la vie de l'Eglise et de la société. Maîtres à travers la parole, et témoins à travers l'exemple, ils savent promouvoir un renouveau ecclésial stable et profond, car ils ont été eux-mêmes profondément renouvelés, ils sont en contact avec la véritable nouveauté : la présence de Dieu dans le monde. Cette réalité réconfortante, selon laquelle dans chaque génération naissent des saints qui apportent la créativité du renouveau, accompagne constamment l'histoire de l'Eglise parmi les tristesses et les aspects négatifs de son chemin. Nous voyons en effet, siècle après siècle, naître également les forces de la réforme et du renouveau, car la nouveauté de Dieu est inexorable et donne toujours une force nouvelle pour aller de l'avant.

C'est ce qui a eu lieu également au XIIIe siècle, avec la naissance et le développement extraordinaire des Ordres mendiants : un modèle de grand renouveau à une nouvelle époque historique. Ceux-ci furent appelés ainsi en raison de leur caractéristique de « mendier », c'est-à-dire d'avoir recours humblement au soutien économique des personnes, pour vivre le vœu de pauvreté, et accomplir leur mission évangélisatrice. Parmi les Ordres mendiants qui apparurent à cette époque, les plus connus et les plus importants sont les Frères mineurs et les Frères prêcheurs, connus comme franciscains et dominicains. Ils sont appelés ainsi en raison du nom de leurs fondateurs, respectivement François d'Assise et Dominique de Guzman. Ces deux grands saints eurent la capacité d'interpréter avec intelligence « les signes des temps », percevant les défis que devait affronter l'Eglise de leur temps.

 

Un premier défi était représenté par l'expansion de divers groupes et mouvements de fidèles qui, bien qu'inspirés par un désir légitime d'authentique vie chrétienne, se plaçaient souvent en dehors de la communion ecclésiale. Ils étaient en profonde opposition avec l'Eglise riche et belle qui s'était développée, précisément avec la diffusion du monachisme. Dans les récentes catéchèses, je me suis arrêté sur la communauté monastique de Cluny, qui avait toujours plus attiré les jeunes, et donc les forces vitales, ainsi que les biens et les richesses. De façon logique, s'était ainsi développée, dans un premier temps, une Eglise riche de propriété et également de biens immobiliers. Contre cette Eglise, s'opposait l'idée que le Christ vint sur terre pauvre, et que la véritable Eglise aurait dû être précisément l'Eglise des pauvres ; le désir d'une véritable authenticité chrétienne s'opposa ainsi à la réalité de l'Eglise empirique. Il s'agit de ce que l'on a appelé les mouvements paupéristes du Moyen Age. Ils contestaient durement la façon de vivre des prêtres et des moines de l'époque, accusés d'avoir trahi l'Evangile et de ne pas pratiquer la pauvreté comme les premiers chrétiens, et ces mouvements opposèrent au ministère des évêques une véritable « hiérarchie parallèle ». En outre, pour justifier leurs choix, ils diffusèrent des doctrines incompatibles avec la foi catholique. Par exemple, le mouvement des cathares ou des albigeois reproposa d'antiques hérésies, comme la dévalorisation et le mépris du monde matériel - l'opposition à la richesse devint rapidement une opposition à la réalité matérielle en tant que telle - la négation de la libre volonté, puis le dualisme, l'existence d'un second principe, du mal comparé à Dieu. Ces mouvements eurent du succès, spécialement en France et en Italie, non seulement en vertu de leur solide organisation, mais également parce qu'ils dénonçaient un désordre réel dans l'Eglise, provoqué par le comportement peu exemplaire de divers représentants du clergé.

 

Les Franciscains et les Dominicains, dans le sillage de leurs fondateurs, montrèrent en revanche qu'il était possible de vivre la pauvreté évangélique, la vérité de l'Evangile comme telle, sans se séparer de l'Eglise ; ils montrèrent que l'Eglise reste le vrai, l'authentique lieu de l'Evangile et de l'Ecriture. Plus encore, Dominique et François tirèrent justement de l'intime communion avec l'Eglise et avec la Papauté la force de leur témoignage. Avec un choix tout à fait original dans l'histoire de la vie consacrée, les membres de ces Ordres non seulement renonçaient à la possession de biens personnels, comme le faisaient les moines depuis l'Antiquité, mais ils ne voulaient pas que fussent mis au nom de la communauté des terrains et des biens immobiliers. Ils entendaient ainsi témoigner d'une vie extrêmement sobre, pour être solidaires avec les pauvres et ne s'en remettre qu'à la Providence, vivre chaque jour de la Providence, de la confiance de se mettre entre les mains de Dieu. Ce style personnel et communautaire des Ordres mendiants, uni à la totale adhésion à l'enseignement de l'Eglise et à son autorité, fut hautement apprécié par les Papes de l'époque, comme Innocent III et Honorius III, qui offrirent tout leur soutien à ces nouvelles expériences ecclésiales, en reconnaissant en elles la voix de l'Esprit. Et les fruits ne manquèrent pas : les groupes paupéristes qui s'étaient séparés de l'Eglise rentrèrent dans la communion ecclésiale, où lentement, ils trouvèrent une nouvelle dimension, avant de disparaître. Encore aujourd'hui, tout en vivant dans une société où prévaut souvent l'« avoir » sur l'« être », on est très sensible aux exemples de pauvreté et de solidarité, que les croyants offrent avec des choix courageux. Encore aujourd'hui, de semblables initiatives ne manquent pas : les mouvements, qui partent réellement de la nouveauté de l'Evangile et le vivent dans notre temps dans sa radicalité, en se mettant entre les mains de Dieu, pour servir leur prochain. Le monde, comme le rappelait Paul VI dans Evangelii Nuntiandi, écoute volontiers les maîtres, quand ils sont aussi des témoins. Il s'agit d'une leçon à ne jamais oublier dans l'œuvre de diffusion de l'Evangile : être les premiers à vivre ce qui s'annonce, être le miroir de la charité divine.

 

Franciscains et Dominicains furent des témoins, mais aussi des maîtres. En effet, une autre exigence répandue à leur époque était celle de l'instruction religieuse. Un grand nombre de fidèles laïcs, qui habitaient dans les villes en voie de grande expansion, désiraient pratiquer une vie chrétienne spirituellement intense. Ils essayaient donc d'approfondir la connaissance de la foi et d'être guidés sur le chemin difficile mais enthousiasmant de la sainteté. Les Ordres mendiants surent aussi avec bonheur aller à la rencontre de cette nécessité : l'annonce de l'Evangile dans la simplicité et dans sa profondeur et sa grandeur était un but, peut-être le but principal de ce mouvement. Avec beaucoup de zèle, en effet, ils se consacrèrent à la prédication. Les fidèles étaient très nombreux, souvent de véritables foules, à se réunir pour écouter les prédicateurs dans les églises et dans les lieux à ciel ouvert, pensons à saint Antoine par exemple. Des sujets proches des gens étaient traités, surtout la pratique des vertus théologales et morales, avec des exemples concrets, facilement compréhensibles. En outre, on enseignait des formes pour nourrir la vie de prière et la piété. Par exemple, les Franciscains diffusèrent largement la dévotion relative à l'humanité du Christ, avec l'engagement d'imiter le Seigneur. On n'est pas surpris que de nombreux fidèles, femmes et hommes, choisissaient de se faire accompagner sur le chemin chrétien par des frères franciscains et dominicains, directeurs spirituels et confesseurs recherchés et appréciés. Ainsi naquirent des associations de fidèles laïcs qui s'inspiraient de la spiritualité de saint François et de saint Dominique, adaptée à leur état de vie. Il s'agit du Tiers Ordre, tant franciscain que dominicain,. En d'autres termes, la proposition d'une « sainteté laïque » conquit un grand nombre de personnes. Comme l'a rappelé le Concile œcuménique Vatican II, la vocation à la sainteté n'est pas réservée à quelques-uns, mais elle est universelle (cf. Lumen Gentium, n. 40). Dans tous ces états de vie, on trouve la possibilité de vivre l'Evangile, selon les exigences de chacun d'eux. Encore aujourd'hui, tout chrétien doit tendre à la « haute mesure de la vie chrétienne », quel que soit l'état de vie auquel il appartient !

 

L'importance des Ordres mendiants s'accrût tellement au Moyen-âge, que les Institutions laïques, telles que les organisations du travail, les anciennes corporations et les autorités civiles elles-mêmes, avaient souvent recours à la consultation spirituelle des membres de ces Ordres pour la rédaction de leurs règlements et, parfois, pour la résolution des différends internes et externes. Les Franciscains et les Dominicains devinrent les animateurs spirituels de la cité médiévale. Avec une profonde intuition, ils mirent en œuvre une stratégie pastorale adaptée aux transformations de la société. Etant donné que de nombreuses personnes se déplaçaient des campagnes vers les villes, ils plac

èrent leurs couvents non plus dans des zones rurales mais urbaines. En outre, pour exercer leur activité au bénéfice des âmes, il était nécessaire de se déplacer selon les exigences pastorales. Effectuant un autre choix entièrement innovateur, les Ordres mendiants abandonnèrent le principe de la stabilité, typique du monachisme antique, pour choisir une autre manière d'agir. Les Mineurs et les Prêcheurs voyageaient d'un lieu à l'autre, avec ferveur missionnaire. En conséquence, ils se dotèrent d'une organisation différente par rapport à celle de la grande partie des Ordres monastiques. A la place de la traditionnelle autonomie dont jouissait chaque monastère, ils réservèrent une plus grande importance à l'Ordre en tant que tel et au Supérieur général, ainsi qu'à la structure des provinces. Ainsi, les Mendiants étaient davantage disponibles pour les exigences de l'Eglise universelle. Cette flexibilité rendit possible l'envoi des frères les plus adaptés au déroulement de missions spécifiques et les Ordres mendiants atteignirent l'Afrique du Nord, le Moyen-Orient, le nord de l'Europe. Avec cette flexibilité, le dynamisme missionnaire fut renouvelé.

 

Un autre grand défi était représenté par les transformations culturelles en cours pendant cette période. De nouvelles questions rendaient vivant le débat dans les universités, qui sont nées à la fin du XIIe siècle. Les Mineurs et les Prêcheurs n'hésitèrent pas à assumer également cet engagement et, en tant qu'étudiants et professeurs, ils entrèrent dans les universités les plus célèbres de l'époque, créèrent des centres d'études, produisirent des textes de grande valeur, donnèrent vie à de véritables écoles de pensée, furent les acteurs de la théologie scolastique au plus fort de sa période, intervenant de manière significative dans le développement de la pensée. Les plus grands penseurs, saint Thomas d'Aquin et saint Bonaventure, étaient mendiants, œuvrant précisément avec ce dynamisme de la nouvelle évangélisation, qui a également renouvelé le courage de la pensée, du dialogue entre raison et foi. Aujourd'hui aussi il existe une « charité de la et dans la vérité », une « charité intellectuelle » à exercer, pour éclairer les intelligences et conjuguer la foi avec la culture.

L'engagement dont firent preuve les Franciscains et les Dominicains dans les Universités médiévales est une invitation, chers fidèles, à être présent dans les lieux d'élaboration du savoir, pour proposer, avec respect et conviction, la lumière de l'Evangile sur les questions fondamentales qui concernent l'homme, sa dignité, son destin éternel. En pensant au rôle des Franciscains et des Dominicains au Moyen-âge, au renouveau spirituel qu'ils suscitèrent, au souffle de vie nouvelle qu'ils communiquèrent dans le monde, un moine a dit : « A cette époque, le monde vieillissait. Deux Ordres naquirent dans l'Eglise, dont ils renouvelèrent la jeunesse comme celle d'un aigle » (Burchard d'Ursperg, Chronicon).

 

Chers frères et sœurs, au début de cette année nous invoquons précisément l'Esprit Saint, jeunesse éternelle de l'Eglise : qu'il fasse ressentir à chacun l'urgence d'offrir un témoignage cohérent et courageux de l'Evangile, afin que ne manquent jamais des saints, qui fassent resplendir l'Eglise comme une épouse toujours pure et belle, sans tache et sans ride, capable d'attirer irrésistiblement le monde vers le Christ, vers son salut.

 

 

 

 

 

 

10 février 2010                                                       Padoue

 

 

Chers frères et sœurs,

 

il y a deux semaines, j'ai présenté la figure de saint François d'Assise. Ce matin 10 février 2010, je voudrais parler d'un autre saint, appartenant à la première génération des Frères mineurs : Antoine de Padoue ou, comme il est également appelé, de Lisbonne, en référence à sa ville natale. Il s'agit de l'un des saints les plus populaires de toute l'Église catholique, vénéré non seulement à Padoue, où s'élève une splendide basilique qui conserve sa dépouille mortelle, mais dans le monde entier. Les images et les statues qui le représentent avec le lys, symbole de sa pureté, ou avec l'Enfant Jésus dans les bras, en souvenir d'une apparition miraculeuse mentionnée par certaines sources littéraires, sont chères aux fidèles.

 

Antoine a contribué de façon significative au développement de la spiritualité franciscaine, avec ses dons marqués d'intelligence, d'équilibre, de zèle apostolique et principalement de ferveur mystique.

 

Il naquit à Lisbonne dans une famille noble, aux alentours de 1195, et fut baptisé sous le nom de Fernando. Il entra chez les chanoines qui suivaient la Règle monastique de saint Augustin, d'abord dans le monastère Saint-Vincent à Lisbonne, et successivement dans celui de la Sainte-Croix à Coimbra, centre culturel de grande renommée au Portugal. Il se consacra avec intérêt et sollicitude à l'étude de la Bible et des Pères de l'Eglise, acquérant une science théologique qu'il mit à profit dans son activité d'enseignement et de prédication. A Coimbra eut lieu l'épisode qui marqua un tournant décisif dans sa vie : c'est là qu'en 1220, furent exposés les reliques des cinq premiers missionnaires franciscains, qui s'étaient rendus au Maroc, où ils avaient subi le martyre. Leur vie suscita chez le jeune Fernando le désir de les imiter et d'avancer sur le chemin de la perfection chrétienne : il demanda alors de quitter les Chanoines augustiniens et de devenir Frère mineur. Sa requête fut acceptée et, ayant pris le nom d'Antoine, il partit lui aussi pour le Maroc, mais la Providence divine en décida autrement. A la suite d'une maladie, il fut contraint de rentrer en Italie et en 1221, participa au célèbre « Chapitre des nattes » à Assise, où il rencontra également saint François. Par la suite, il vécut pendant quelques temps caché de la manière la plus totale dans un couvent près de Forlì, au nord de l'Italie, où le Seigneur l'appela à une autre mission. Invité, dans des conditions fortuites, à prêcher à l'occasion d'une ordination sacerdotale, il se révéla être doté d'une telle science et éloquence que ses supérieurs le destinèrent à la prédication. C'est ainsi que commença en Italie et en France une activité apostolique si intense et efficace qu'elle conduisit de nombreuses personnes qui s'étaient détachées de l'Église à revenir sur leurs pas. Antoine fut également parmi les premiers maîtres de théologie des Frères mineurs, sinon le premier. Il commença son enseignement à Bologne, avec la bénédiction de saint François, qui, reconnaissant les vertus d'Antoine, lui envoya une brève lettre qui commençait par ces paroles : « Il me plaît que tu enseignes la théologie aux frères ». Antoine posa les bases de la théologie franciscaine qui, cultivée par d'autres éminentes figures de penseurs, devait connaître son apogée avec saint Bonaventure de Bagnoregio et le bienheureux Duns Scot.

 

Devenu supérieur provincial des Frères mineurs du nord de l'Italie, il poursuivit son ministère de la prédication, l'alternant avec des charges de gouvernement. Ayant conclu la charge de provincial, il se retira près de Padoue, où il s'était déjà rendu trois fois. A peine un an après, il mourut aux portes de la Ville, le 13 juin 1231. Padoue, qui l'avait accueilli avec affection et vénération pendant sa vie, lui rendit pour toujours honneur et dévotion. Le Pape Grégoire IX lui-même, qui, après l'avoir écouté prêcher, l'avait défini « Arche du Testament », le canonisa un an seulement après sa mort, en 1232, notamment à la suite de miracles survenus par son intercession.

 

Au cours de la dernière période de sa vie, Antoine écrivit deux cycles de « Sermons », intitulés respectivement « Sermons du dimanche » et « Sermons sur les saints », destinés aux prêcheurs et aux enseignants des études théologiques de l'Ordre franciscain. Dans ces Sermons, il commente les textes de l'Écriture présentés par la Liturgie, en utilisant l'interprétation patristique et médiévale des quatre sens, celui littéral ou historique, celui allégorique ou christologique, celui tropologique ou moral, et celui anagogique, qui conduit vers la vie éternelle. Aujourd'hui, on redécouvre que ces sens sont des dimensions de l'unique sens de l'Écriture Sainte et qu'il est juste d'interpréter l'Écriture Sainte en recherchant les quatre dimensions de sa parole. Ces Sermons de saint Antoine sont des textes théologiques et homilétiques, qui rappellent la prédication vivante, dans lesquels Antoine propose un véritable itinéraire de vie chrétienne. La richesse d'enseignements spirituels contenue dans les « Sermons » est telle que le vénérable Pape Pie XII, en 1946, proclama Antoine Docteur de l'Église, lui attribuant le titre de « Docteur évangélique », car de ces écrits émanent la fraîcheur et la beauté de l'Évangile ; aujourd'hui encore, nous pouvons les lire avec un grand bénéfice spirituel.

 

Dans ces Sermons, saint Antoine parle de la prière comme d'une relation d'amour, qui pousse l'homme à un tendre dialogue avec le Seigneur, créant une joie ineffable, qui enveloppe doucement l'âme en prière. Antoine nous rappelle que la prière a besoin d'une atmosphère de silence, qui ne coïncide pas avec le détachement du bruit extérieur, mais qui est une expérience intérieure, qui vise à éliminer les distractions provoquées par les préoccupations de l'âme, en créant le silence dans l'âme elle-même. Selon l'enseignement de cet éminent Docteur franciscain, la prière s'articule autour de quatre attitudes indispensables, qui, dans le latin d'Antoine, sont définies ainsi : obsecratio, oratio, postulatio, gratiarum actio. Nous pourrions les traduire de la façon suivante : ouvrir avec confiance son cœur à Dieu ; tel est le premier pas de la prière : pas simplement saisir une parole, mais ouvrir son cœur à la présence de Dieu ; puis s'entretenir affectueusement avec Lui, en le voyant présent avec moi ; et - chose très naturelle - lui présenter nos besoins ; enfin, le louer et lui rendre grâce.

 

Dans cet enseignement de saint Antoine sur la prière, nous saisissons l'un des traits spécifiques de la théologie franciscaine, dont il a été l'initiateur, c'est-à-dire le rôle assigné à l'amour divin, qui entre dans la sphère affective, de la volonté, du cœur et qui est également la source d'où jaillit une connaissance spirituelle, qui dépasse toute connaissance. En effet, lorsque nous aimons, nous connaissons.

 

Antoine écrit encore : « La charité est l'âme de la foi, elle la rend vivante ; sans l'amour, la foi meurt » (Sermones, Dominicales et Festivi, II, Messaggero, Padoue 1979, p. 37).

 

Seule une âme qui prie peut accomplir des progrès dans la vie spirituelle : tel est l'objet privilégié de la prédication de saint Antoine. Il connaît bien les défauts de la nature humaine, notre tendance à tomber dans le péché, c'est pourquoi il exhorte continuellement à combattre la tendance à l'avidité, à l'orgueil, à l'impureté, et à pratiquer au contraire les vertus de la pauvreté et de la générosité, de l'humilité et de l'obéissance, de la chasteté et de la pureté. Aux débuts du XIIIe siècle, dans le cadre de la renaissance des villes et du développement du commerce, le nombre de personnes insensibles aux besoins des pauvres augmentait. Pour cette raison, Antoine invite à plusieurs reprises les fidèles à penser à la véritable richesse, celle du cœur, qui rend bons et miséricordieux, fait accumuler des trésors pour le Ciel. « O riches - telle est son exhortation - prenez pour amis... les pauvres, accueillez-les dans vos maisons : ce seront eux, les pauvres, qui vous accueilleront par la suite dans les tabernacles éternels, où résident la beauté de la paix, la confiance de la sécurité, et le calme opulent de l'éternelle satiété » (ibid., n. 29).

 

N'est-ce pas là, chers amis, un enseignement très important aujourd'hui également, alors que la crise financière et les graves déséquilibres économiques appauvrissent de nombreuses personnes et créent des conditions de pauvreté ? Dans mon encyclique Deus Caritas est, je rappelle : « Pour fonctionner correctement, l'économie a besoin de l'éthique ; non pas d'une éthique quelconque, mais d'une éthique amie de la personne » (n. 45).

 

Antoine, à l'école de François, place toujours le Christ au centre de la vie et de la pensée, de l'action et de la prédication. Il s'agit d'un autre trait typique de la théologie franciscaine : le christocentrisme. Celle-ci contemple volontiers, et invite à contempler les mystères de l'humanité du Seigneur, l'homme Jésus, de manière particulière le mystère de la Nativité, Dieu qui s'est fait Enfant, qui s'est remis entre nos mains : un mystère qui suscite des sentiments d'amour et de gratitude envers la bonté divine.

 

D'une part la Nativité, un point central de l'amour du Christ pour l'humanité, mais également la vision du Crucifié inspire à Antoine des pensées de reconnaissance envers Dieu et d'estime pour la dignité de la personne humaine, de sorte que tous, croyants et non croyants, peuvent trouver dans le crucifié et dans son image une signification qui enrichit la vie. Saint Antoine écrit : « Le Christ, qui est ta vie, est accroché devant toi, pour que tu regardes dans la croix comme dans un miroir. Là tu pourras voir combien tes blessures furent mortelles, aucune médecine n'aurait pu les guérir, si ce n'est celle du sang du Fils de Dieu. Si tu regardes bien, tu pourras te rendre compte à quel point sont grandes ta dignité humaine et ta valeur... En aucun autre lieu l'homme ne peut mieux se rendre compte de ce qu'il vaut, qu'en se regardant dans le miroir de la croix » (Sermones Dominicales et Festivi III, pp. 213-214).

 

En méditant ces paroles nous pouvons mieux comprendre l'importance de l'image du Crucifié pour notre culture, pour notre humanisme né de la foi chrétienne. C'est précisément en regardant le Crucifié que nous voyons, comme le dit saint Antoine, à quel point est grande la dignité humaine et la valeur de l'homme. En aucun autre lieu on ne peut comprendre combien vaut l'homme, pourquoi précisément Dieu nous rend aussi importants, nous voit aussi importants, au point d'être, pour Lui, dignes de sa souffrance ; ainsi toute la dignité humaine apparaît dans le miroir du Crucifié et le regard vers Lui est toujours une source de reconnaissance de la dignité humaine.

 

Chers amis, puisse Antoine de Padoue, si vénéré par les fidèles, intercéder pour l'Eglise entière, et surtout pour ceux qui se consacrent à la prédication ; prions le Seigneur afin qu'il nous aide à apprendre un peu de cet art de saint Antoine. Que les prédicateurs, en tirant leur inspiration de son exemple, aient soin d'unir une solide et saine doctrine, une piété sincère et fervente, une communication incisive. En cette année sacerdotale, prions afin que les prêtres et les diacres exercent avec sollicitude ce ministère d'annonce et d'actualisation de la Parole de Dieu aux fidèles, en particulier à travers les homélies liturgiques. Que celles-ci soient une présentation efficace de l'éternelle beauté du Christ, précisément comme Antoine le recommandait : « Si tu prêches Jésus, il libère les cœurs durs; si tu l'invoques, il adoucit les tentations amère ; si tu penses à lui, il t'illumine le cœur ; si tu le lis, il te comble l'esprit » (Sermones Dominicales et Festivi, p.59)

 

 

 

Homélie de Saint Antoine de Padoue

 

La parole est vivante lorsque les actions parlent.

 

 

 

Celui qui est rempli du Saint-Esprit parle diverses langues. Ces diverses langues sont les divers témoignages rendus au Christ, comme l'humilité, la pauvreté, la patience et l'obéissance. Nous les parlons quand, en les pratiquant nous-mêmes, nous les montrons aux autres. La parole est vivante, lorsque ce sont les actions qui parlent. Je vous en prie, que les paroles se taisent, et que les actions parlent. Nous sommes pleins de paroles et vides d'actions; à cause de cela le Seigneur nous maudit, lui qui a maudit le figuier où il n'a pas trouvé de fruits mais seulement des feuilles. « La loi, dit saint Grégoire, a été présentée au prédicateur pour qu'il pratique ce qu'il prêche. » Il perd son temps à répandre la connaissance de la loi, celui qui détruit son enseignement par ses actions.

 

Mais les Apôtres « parlaient selon le don de l'Esprit ». Heureux celui qui parle selon le don de l'Esprit, et non selon son propre sentiment. Car il y en a qui parlent selon leur propre esprit, dérobent les paroles d'autrui, les proposent comme si elles étaient à eux et se les attribuent. C'est de ces gens-là et de leurs pareils que le Seigneur dit en Jérémie: « Je vais m'en prendre aux prophètes — parole du Seigneur — qui se dérobent mutuellement mes paroles. Je vais m'en prendre aux prophètes — parole du Seigneur — qui mettent leur langue en mouvement pour dire: Parole du Seigneur. Je vais m'en prendre aux prophètes qui ont des songes fallacieux — parole du Seigneur —, qui les racontent et qui égarent mon peuple par leurs mensonges et leurs prodiges. Moi, je ne les ai ni envoyés, ni chargés de mes ordres, et ils ne sont d'aucune utilité à ce peuple, parole du Seigneur. »

 

Parlons donc selon ce que l'Esprit Saint nous donnera de dire. Demandons-lui humblement et pieusement de répandre en nous sa grâce, pour que nous atteignions le chiffre de la Pentecôte (cinquante) en multipliant la connaissance naturelle des cinq sens par l'observation des Dix Commandements; pour que nous soyons remplis d'un violent esprit de contrition, que nous soyons embrasés par les langues de feu de la profession de notre foi; enfin pour que, ainsi embrasés et illuminés, nous puissions, « dans les splendeurs des saints », voir le Dieu unique en trois Personnes.

 

 

Bonaventure 

 

 

 

Chers frères et sœurs,

Aujourd'hui, je voudrais parler de saint Bonaventure de Bagnoregio. Je vous avoue qu'en vous proposant ce thème, je ressens une certaine nostalgie, car je repense aux recherches que, jeune chercheur, j'ai conduites précisément sur cet auteur, qui m'est particulièrement cher. Sa connaissance a beaucoup influencé ma formation. C'est avec une grande joie que je me suis rendu en pèlerinage, il y a quelques mois, sur son lieu de naissance, Bagnoregio, petite ville italienne dans le Latium, qui conserve avec vénération sa mémoire.

Né probablement aux alentours de 1217 et mort en 1274, il vécut au XIIIe siècle, à une époque où la foi chrétienne, profondément imprégnée dans la culture et dans la société de l'Europe, inspira des œuvres durables dans le domaine de la littérature, des arts visuels, de la philosophie et de la théologie. Parmi les grandes figures chrétiennes qui contribuèrent à la composition de cette harmonie entre foi et culture se distingue précisément Bonaventure, homme d'action et de contemplation, de profonde piété et de prudence dans le gouvernement.

Il s'appelait Jean de Fidanza. Comme il le raconte lui-même, un épisode qui eut lieu alors qu'il était encore jeune garçon, marqua profondément sa vie. Il avait été frappé d'une grave maladie, et pas même son père, qui était médecin, espérait désormais pouvoir le sauver de la mort. Alors, sa mère eut recours à l'intercession de saint François d'Assise, canonisé depuis peu. Et Jean guérit.

La figure du Poverello d'Assise lui devint encore plus familière quelques années plus tard, alors qu'il se trouvait à Paris, où il s'était rendu pour ses études. Il avait obtenu le diplôme de Maître d'art, que nous pourrions comparer à celui d'un prestigieux lycée de notre époque. Comme tant de jeunes du passé et également d'aujourd'hui, Jean se posa alors une question cruciale : « Que dois-je faire de ma vie ? ». Fasciné par le témoignage de ferveur et de radicalité évangélique des frères mineurs, qui étaient arrivés à Paris en 1219, Jean frappa aux portes du couvent franciscain de la ville et demanda à être accueilli dans la grande famille des disciples de saint François. De nombreuses années plus tard, il expliqua les raisons de son choix : chez saint François et dans le mouvement auquel il avait donné naissance, il reconnaissait l'action
ienheureux François est qu'elle ressemble aux débuts et à la croissance de l'Eglise. L'Eglise commença avec de simples pêcheurs, et s'enrichit par la suite de docteurs très illustres et sages ; la religion du bienheureux François n'a pas été établie par la prudence des hommes mais par le Christ » (Epistula de tribus quaestionibus ad magistrum innominatum, in Œuvres de saint Bonaventure. Introduction générale, Rome 1990, p. 29).

C'est pourquoi, autour de l'an 1243, Jean revêtit l'habit franciscain et prit le nom de Bonaventure. Il fut immédiatement dirigé vers les études, et fréquenta la faculté de théologie de l'université de Paris, suivant un ensemble de cours de très haut niveau. Il obtint les divers titres requis pour la carrière académique, ceux de « bachelier biblique » et de « bachelier sentencier ». Ainsi Bonaventure étudia-t-il en profondeur l'Ecriture Sainte, les Sentences de Pierre Lombard, le manuel de théologie de l'époque, ainsi que les plus importants auteurs de théologie, et, au contact des maîtres et des étudiants qui affluaient à Paris de toute l'Europe, il mûrit sa propre réflexion personnelle et une sensibilité spirituelle de grande valeur qu'au cours des années suivantes, il sut transcrire dans ses œuvres et dans ses sermons, devenant ainsi l'un des théologiens les plus importants de l'histoire de l'Eglise. Il est significatif de rappeler le titre de la thèse qu'il défendit pour être habilité à l'enseignement de la théologie, la licentia ubique docendi, comme on disait alors. Sa dissertation avait pour titre Questions sur la connaissance du Christ. Cet argument montre le rôle central que le Christ joua toujours dans la vie et dans l'enseignement de Bonaventure. Nous pouvons dire sans aucun doute que toute sa pensée fut profondément christocentrique.

Durant ces années, à Paris, la ville d'adoption de Bonaventure, se répandait une violente polémique contre les frères mineurs de saint François d'Assise et les frères prédicateurs de saint Dominique de Guzman. On leur contestait le droit d'enseigner à l'Université, et on allait jusqu'à mettre en doute l'authenticité de leur vie consacrée. Assurément, les changements introduits par les ordres mendiants dans la manière d'envisager la vie religieuse étaient tellement innovateurs que tous ne parvenaient pas à les comprendre. S'ajoutaient ensuite, comme cela arrive parfois même entre des personnes sincèrement religieuses, des motifs de faiblesse humaine, comme l'envie et la jalousie. Bonaventure, même s'il était encerclé par l'opposition des autres maîtres universitaires, avait déjà commencé à enseigner à la chaire de théologie des franciscains et, pour répondre à qui contestait les ordres mendiants, composa un écrit intitulé La perfection évangélique. Dans cet écrit, il démontre comment les ordres mendiants, spécialement les frères mineurs, en pratiquant les vœux de chasteté et d'obéissance, suivaient les conseils de l'Evangile lui-même. Au-delà de ces circonstances historiques, l'enseignement fourni par Bonaventure dans son œuvre et dans sa vie demeure toujours actuel : l'Eglise est rendue plus lumineuse et belle par la fidélité à la vocation de ses fils et de ses filles qui non seulement mettent en pratique les préceptes évangéliques mais, par la grâce de Dieu, sont appelés à en observer les conseils et témoignent ainsi, à travers leur style de vie pauvre, chaste et obéissant, que l'Evangile est une source de joie et de perfection.

Le conflit retomba, au moins un certain temps, et, grâce à l'intervention personnelle du pape Alexandre IV, en 1257, Bonaventure fut reconnu officiellement comme docteur et maître de l'université parisienne. Il dut toutefois renoncer à cette charge prestigieuse, parce que la même année, le Chapitre général de l'ordre l'élut ministre général.

Il exerça cette fonction pendant dix-sept ans avec sagesse et dévouement, visitant les provinces, écrivant aux frères, intervenant parfois avec une certaine sévérité pour éliminer les abus. Quand Bonaventure commença ce service, l'Ordre des frères mineurs s'était développé de manière prodigieuse : il y avait plus de 30.000 frères dispersés dans tout l'Occident avec des présences missionnaires en Afrique du Nord, au Moyen-Orient, et également à Pékin. Il fallait consolider cette expansion et surtout lui conférer, en pleine fidélité au charisme de François, une unité d'action et d'esprit. En effet, parmi les disciples du saint d'Assise on enregistrait différentes façons d'interpréter le message et il existait réellement le risque d'une fracture interne. Pour éviter ce danger, le chapitre général de l'Ordre, qui eut lieu à Narbonne en 1260, accepta et ratifia un texte proposé par Bonaventure, dans lequel on recueillait et on unifiait les normes qui réglementaient la vie quotidienne des frères mineurs. Bonaventure avait toutefois l'intuition que les dispositions législatives, bien qu'elles fussent inspirées par la sagesse et la modération, n'étaient pas suffisantes à assurer la communion de l'esprit et des cœurs. Il fallait partager les mêmes idéaux et les mêmes motivations. C'est pour cette raison que Bonaventure voulut présenter le charisme authentique de François, sa vie et son enseignement. Il rassembla donc avec un grand zèle des documents concernant le Poverello et il écouta avec attention les souvenirs de ceux qui avaient directement connu François. Il en naquit une biographie, historiquement bien fondée, du saint d'Assise, intitulée Legenda Maior, rédigée également sous forme plus brève, et donc appelée Legenda minor. Le mot latin, à la différence du mot italien, n'indique pas un fruit de l'imagination, mais, au contraire, « Legenda »signifie un texte faisant autorité, « à lire » de manière officielle. En effet, le chapitre des frères mineurs de 1263, qui s'était réuni à Pise, reconnut dans la biographie de saint Bonaventure le portrait le plus fidèle du fondateur et celle-ci devint, ainsi, la biographie officielle du saint.

Quelle est l'image de François qui ressort du cœur et de la plume de son pieux fils et de son successeur, saint Bonaventure ? Le point essentiel : François est un alter Christus, un homme qui a cherché passionnément le Christ. Dans l'amour qui pousse à l'imitation, il s'est conformé entièrement à Lui. Bonaventure indiquait cet idéal vivant à tous les disciples de François. Cet idéal, valable pour chaque chrétien, hier, aujourd'hui et à jamais, a été indiqué comme programme également pour l'Eglise du Troisième millénaire par mon prédécesseur, le vénérable Jean-Paul II. Ce programme, écrivait-il dans la Lettre Novo millennio ineunte, est centré « sur le Christ lui-même, qu'il faut connaître, aimer, imiter, pour vivre en lui la vie trinitaire et pour transformer avec lui l'histoire jusqu'à son achèvement dans la Jérusalem céleste » (n. 29).

En 1273, la vie de saint Bonaventure connut un autre changement. Le pape Grégoire X voulut le consacrer évêque et le nommer cardinal. Il lui demanda également de préparer un événement ecclésial très important : le IIe concile œcuménique de Lyon, qui avait pour but le rétablissement de la communion entre l'Eglise latine et l'Eglise grecque. Il se consacra à cette tâche avec diligence, mais il ne réussit pas à voir la conclusion de cette assise œcuménique, car il mourut pendant son déroulement. Un notaire pontifical anonyme composa un éloge de Bonaventure, qui nous offre un portrait conclusif de ce grand saint et excellent théologien : « Un homme bon, affable, pieux et miséricordieux, plein de vertus, aimé de Dieu et des hommes... En effet, Dieu lui avait donné une telle grâce, que tous ceux qui le voyaient étaient envahis par un amour que le cœur ne pouvait pas cacher » (cf. J.G. Bougerol, Bonaventura, in. A. Vauchez (sous la direction de), Storia dei santi e della santità cristiana. Vol. VI L'epoca del rinnovamento evangelico, Milan 1991, p. 91).

Recueillons l'héritage de ce grand Docteur de l'Eglise, qui nous rappelle le sens de notre vie avec les parole suivantes : « Sur la terre... nous pouvons contempler l'immensité divine à travers le raisonnement et l'admiration ; dans la patrie céleste, en revanche, à travers la vision, lorsque nous serons faits semblables à Dieu, et à travers l'extase... nous entrerons dans la joie de Dieu » (La conoscenza di Cristo, q. 6, conclusione, in Opere di S Bonaventura. Opuscoli Teologici/1, Roma 1993, p. 187).


    
 

Chers frères et sœurs,

J’ai déjà parlé de la vie et de la personnalité de saint Bonaventure de Bagnoregio. Ce matin, je voudrais poursuivre sa présentation, en m'arrêtant sur une partie de son œuvre littéraire et de sa doctrine.

Comme je le disais déjà, saint Bonaventure a eu, entre autres mérites, celui d'interpréter de façon authentique et fidèle la figure de saint François d'Assise, qu'il a vénéré et étudié avec un grand amour. De façon particulière, à l'époque de saint Bonaventure, un courant de Frères mineurs, dits « spirituels », soutenait qu'avec saint François avait été inaugurée une phase entièrement nouvelle de l'histoire, et que serait apparu l'« Evangile éternel », dont parle l'Apocalypse, qui remplaçait le Nouveau Testament. Ce groupe affirmait que l'Eglise avait désormais épuisé son rôle historique, et était remplacée par une communauté charismatique d'hommes libres, guidés intérieurement par l'Esprit, c'est-à-dire les « Franciscains spirituels ». A la base des idées de ce groupe, il y avait les écrits d'un abbé cistercien, Joachim de Flore, mort en 1202. Dans ses œuvres, il affirmait l'existence d'un rythme trinitaire de l'histoire. Il considérait l'Ancien Testament comme l'ère du Père, suivie par le temps du Fils et le temps de l'Eglise. Il fallait encore attendre la troisième ère, celle de l'Esprit Saint. Toute cette histoire devait être interprétée comme une histoire de progrès : de la sévérité de l'Ancien Testament à la liberté relative de l'époque du Fils, dans l'Eglise, jusqu'à la pleine liberté des Fils de Dieu au cours de la période de l'Esprit Saint, qui devait être également, enfin, la période de la paix entre les hommes, de la réconciliation des peuples et des religions. Joachim de Flore avait suscité l'espérance que le début du temps nouveau aurait dérivé d'un nouveau monachisme. Il est donc compréhensible qu'un groupe de franciscains pensait reconnaître chez saint François d'Assise l'initiateur du temps nouveau et dans son Ordre la communauté de la période nouvelle - la communauté du temps de l'Esprit Saint, qui laissait derrière elle l'Eglise hiérarchique, pour commencer la nouvelle Eglise de l'Esprit, non plus liée aux anciennes structures.

Il existait donc le risque d'un très grave malentendu sur le message de saint François, de son humble fidélité à l'Evangile et à l'Eglise, et cette équivoque comportait une vision erronée du christianisme dans son ensemble.

Saint Bonaventure, qui, en 1257, devint ministre général de l'Ordre franciscain, se trouva face à une grave tension au sein de son Ordre même, précisément en raison de ceux qui soutenaient le courant mentionné des « Franciscains spirituels », qui se référait à Joachim de Flore. C'est justement pour répondre à ce groupe et pour redonner une unité à l'Ordre, que saint Bonaventure étudia avec soin les écrits authentiques de Joachim de Flore et ceux qui lui étaient attribués et, en tenant compte de la nécessité de présenter correctement la figure et le message de son bien-aimé saint François, il voulut exposer une juste vision de la théologie de l'histoire. Saint Bonaventure affronta le problème précisément dans sa dernière œuvre, un recueil de conférences aux moines de l'étude parisienne, demeurée incomplète et qui nous est parvenue à travers les transcriptions des auditeurs, intitulée Hexaëmeron, c'est-à-dire une explication allégorique des six jours de la création. Les Pères de l'Eglise considéraient les six ou sept jours du récit sur la création comme une prophétie de l'histoire du monde, de l'humanité. Les sept jours représentaient pour eux sept périodes de l'histoire, interprétées plus tard également comme sept millénaires. Avec le Christ, nous devions entrer dans le dernier, c'est-à-dire dans la sixième période de l'histoire, à laquelle devrait succéder ensuite le grand sabbat de Dieu. Saint Bonaventure présuppose cette interprétation historique du rapport avec les jours de la création, mais d'une façon très libre et innovatrice. Pour lui, deux phénomènes de son époque rendent nécessaire une nouvelle interprétation du cours de l'histoire :

Le premier : la figure de saint François, l'homme entièrement uni au Christ jusqu'à la communion des stigmates, presque un alter Christus, et avec saint François, la nouvelle communauté qu'il avait créée, différente du monachisme connu jusqu'alors. Ce phénomène exigeait une nouvelle interprétation, comme nouveauté de Dieu apparue à ce moment.

Le deuxième : la position de Joachim de Flore, qui annonçait un nouveau monachisme et une période totalement nouvelle de l'histoire, en allant au-delà de la révélation du Nouveau Testament, exigeait une réponse.

En tant que ministre général de l'Ordre des franciscains, saint Bonaventure avait immédiatement vu qu'avec la conception spiritualiste, inspirée par Joachim de Flore, l'Ordre n'était pas gouvernable, mais allait logiquement vers l'anarchie. Deux conséquences en découlaient selon lui :

  • La première : la nécessité pratique de structures et d'insertion dans la réalité de l'Eglise hiérarchique, de l'Eglise réelle, avait besoin d'un fondement théologique, notamment parce que les autres, ceux qui suivaient la conception spiritualiste, manifestaient un fondement théologique apparent.

  • La seconde : tout en tenant compte du réalisme nécessaire, il ne fallait pas perdre la nouveauté de la figure de saint François.

Comment saint Bonaventure a-t-il répondu à l'exigence pratique et théorique ? Je ne peux donner ici qu'un résumé très schématique et incomplet sur certains points de sa réponse :

  1. Saint Bonaventure repousse l'idée du rythme trinitaire de l'histoire. Dieu est un pour toute l'histoire et il ne se divise pas en trois divinités. En conséquence, l'histoire est une, même si elle est un chemin et - selon saint Bonaventure - un chemin de progrès.

  2. Jésus Christ est la dernière parole de Dieu - en Lui Dieu a tout dit, se donnant et se disant lui-même. Plus que lui-même, Dieu ne peut pas dire, ni donner. L'Esprit Saint est l'Esprit du Père et du Fils. Le Seigneur dit de l'Esprit Saint : « ...il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit » (Jn 14, 26) ; « il reprend ce qui vient de moi pour vous le faire connaître » (Jn 16, 15). Il n'y a donc pas un autre Evangile, il n'y a pas une autre Eglise à attendre. L'Ordre de saint François doit donc lui aussi s'insérer dans cette Eglise, dans sa foi, dans son organisation hiérarchique.

  3. Cela ne signifie pas que l'Eglise soit immobile, fixée dans le passé et qu'il ne puisse pas y avoir de nouveauté dans celle-ci. « Opera Christi non deficiunt, sed proficiunt », « les œuvres du Christ ne reculent pas, ne manquent pas, mais elles progressent », dit le saint dans la lettre De tribus quaestionibus. Ainsi, saint Bonaventure formule explicitement l'idée du progrès, et cela est une nouveauté par rapport aux Pères de l'Eglise et à une grande partie de ses contemporains. Pour saint Bonaventure le Christ n'est plus, comme il l'avait été pour les Pères de l'Eglise, la fin, mais le centre de l'histoire ; avec le Christ, l'histoire ne finit pas, mais une nouvelle période commence. Il y a une autre conséquence : jusqu'à ce moment dominait l'idée que les Pères de l'Eglise avaient été le sommet absolu de la théologie ; toutes les générations suivantes ne pouvaient être que leurs disciples. Saint Bonaventure reconnaît lui aussi les Pères comme des maîtres pour toujours, mais le phénomène de saint François lui donne la certitude que la richesse de la parole du Christ est intarissable et que chez les nouvelles générations aussi peuvent apparaître de nouvelles lumières. Le caractère unique du Christ garantit également des nouveautés et un renouveau pour toutes les périodes de l'histoire.

Assurément, l'Ordre franciscain - souligne-t-il - appartient à l'Eglise de Jésus Christ, à l'Eglise apostolique et il ne peut pas se construire dans un spiritualisme utopique. Mais, dans le même temps, la nouveauté de cet Ordre par rapport au monachisme classique est valable, et saint Bonaventure - comme je l'ai dit dans la catéchèse précédente - a défendu cette nouveauté contre les attaques du clergé séculier de Paris : les franciscains n'ont pas de monastère fixe, ils peuvent être présents partout pour annoncer l'Evangile. C'est précisément la rupture avec la stabilité, caractéristique du monachisme, en faveur d'une nouvelle flexibilité, qui restitua à l'Eglise le dynamisme missionnaire.

A ce point, il est peut-être utile de dire qu'aujourd'hui aussi, il existe des points de vue selon lesquels toute l'histoire de l'Eglise au deuxième millénaire aurait été un déclin permanent ; certains voient déjà le déclin immédiatement après le Nouveau Testament. En réalité, « Opera Christi non deficiunt, sed proficiunt », les œuvres du Christ ne reculent pas, mais elles progressent. Que serait l'Eglise sans la nouvelle spiritualité des cisterciens, des franciscains et des dominicains, la spiritualité de sainte Thérèse d'Avila et de saint Jean de la Croix, et ainsi de suite ? Aujourd'hui aussi vaut l'affirmation suivante : « Opera Christi non deficiunt, sed proficiunt», elles vont de l'avant. Saint Bonaventure nous enseigne l'ensemble du discernement nécessaire, même sévère, du réalisme sobre et de l'ouverture à de nouveaux charismes donnés par le Christ, dans l'Esprit Saint, à son Eglise. Et alors que se répète cette idée du déclin, il y a également l'autre idée, cet « utopisme spiritualiste », qui se répète. Nous savons, en effet, qu'après le Concile Vatican II certains étaient convaincus que tout était nouveau, qu'il y avait une autre Eglise, que l'Eglise pré-conciliaire était finie et que nous en aurions eu une autre, totalement « autre ». Un utopisme anarchique ! Et grâce à Dieu, les sages timoniers de la barque de Pierre, le Pape Paul VI et le Pape Jean-Paul II, d'une part ont défendu la nouveauté du Concile et, de l'autre, ils ont en même temps défendu l'unicité et la continuité de l'Eglise, qui est toujours une Eglise de pécheurs et toujours un lieu de grâce.

  1. Dans ce sens, saint Bonaventure, en tant que ministre général des franciscains, suivit une ligne de gouvernement dans laquelle il était bien clair que le nouvel Ordre ne pouvait pas, comme communauté, vivre à la même « hauteur eschatologique » que saint François, chez qui il voit anticipé le monde futur, mais - guidé, dans le même temps, par un sain réalisme et par le courage spirituel - il devait s'approcher le plus possible de la réalisation maximale du Sermon de la montagne, qui pour saint François fut la règle, tout en tenant compte des limites de l'homme, marqué par le péché originel.

Nous voyons ainsi que pour saint Bonaventure gouverner n'était pas simplement un acte, mais signifiait surtout penser et prier. A la base de son gouvernement nous trouvons toujours la prière et la pensée ; toutes ses décisions résultent de la réflexion, de la pensée éclairée par la prière. Son contact intime avec le Christ a toujours accompagné son travail de ministre général et c'est pourquoi il a composé une série d'écrits théologico-mystiques, qui expriment l'âme de son gouvernement et manifestent l'intention de conduire intérieurement l'Ordre c'est-à-dire de gouverner non seulement par les ordres et les structures, mais en guidant et en éclairant les âmes, en les orientant vers le Christ.

De ces écrits, qui sont l'âme de son gouvernement et qui montrent la route à parcourir tant à l'individu qu'à la communauté, je ne voudrais en mentionner qu'un seul, son chef-d'œuvre, l'Itinerarium mentis in Deum, qui est un « manuel » de contemplation mystique. Ce livre fut conçu en un lieu de profonde spiritualité : le mont de la Verne, où saint François avait reçu les stigmates. Dans l'introduction, l'auteur illustre les circonstances qui furent à l'origine de ce texte: « Tandis que je méditais sur les possibilités de l'âme d'accéder à Dieu, je me représentai, entre autres, cet événement merveilleux qui advint en ce lieu au bienheureux François, la vision du Séraphin ailé en forme de Crucifié. Et méditant sur cela, je me rendis compte immédiatement que cette vision m'offrait l'extase contemplative du père François et dans le même temps la voie qui y conduit » (Itinéraire de l'esprit en Dieu, Prologue, 2 in Opere di San Bonaventura. Opuscoli Teologici / 1, Rome, 1993, p. 499).

Les six ailes du Séraphin deviennent ainsi le symbole des six étapes qui conduisent progressivement l'homme de la connaissance de Dieu à travers l'observation du monde et des créatures et à travers l'exploration de l'âme elle-même avec ses facultés jusqu'à l'union gratifiante avec la Trinité par l'intermédiaire du Christ, à l'imitation de saint François d'Assise. Les dernières paroles de l'Itinerariumde saint Bonaventure, qui répondent à la question sur la manière dont on peut atteindre cette communion mystique avec Dieu, devraient descendre profondément dans nos cœurs : « Si à présent tu soupires de savoir comment cela peut advenir (la communion mystique avec Dieu), interroge la grâce, non la doctrine ; le désir, non l'intellect ; le murmure de la prière, non l'étude des lettres ; l'époux, non le maître ; Dieu, non l'homme  ; la ténèbre, non la clarté ; non la lumière, mais le feu qui tout enflamme et transporte en Dieu avec les fortes onctions et les très ardentes affections... Entrons donc dans la ténèbre, étouffons les angoisses, les passions et les fantômes ; passons avec le Christ crucifié de ce monde au Père, afin qu'après l'avoir vu, nous disions avec Philippe : cela me suffit » (ibid., VII, 6).

Chers frères et sœurs, accueillons l'invitation qui nous est adressée par saint Bonaventure, le Docteur Séraphique, et mettons-nous à l'école du Maître divin : écoutons sa Parole de vie et de vérité, qui résonne dans l'intimité de notre âme. Purifions nos pensées et nos actions, afin qu'Il puisse habiter en nous et que nous puissions entendre sa Voix divine, qui nous attire vers la vraie félicité.       

 

Chers frères et sœurs,

En poursuivant la réflexion, je voudrais approfondir avec vous d'autres aspects de la doctrine de saint Bonaventure de Bagnoregio. Il s'agit d'un éminent théologien, qui mérite d'être placé à côté d'un autre très grand penseur de son époque, saint Thomas d'Aquin. Tous deux ont scruté les mystères de la Révélation, en mettant en valeur les ressources de la raison humaine, dans ce dialogue fécond entre foi et raison qui caractérise le Moyen-âge chrétien, en en faisant une époque de très grand dynamisme intellectuel, ainsi que de foi et de renouveau ecclésial, souvent pas assez mis en évidence. D'autres similitudes les rapprochent : tant Bonaventure, franciscain, que Thomas, dominicain, appartenaient aux Ordres mendiants qui, par leur fraîcheur spirituelle, comme je l'ai rappelé lors de précédentes catéchèses, renouvelèrent, au XIIIe siècle, l'Eglise tout entière et attirèrent de nombreux fidèles. Tous deux servirent l'Eglise avec diligence, avec passion et avec amour, au point d'être envoyés pour participer au Concile œcuménique de Lyon en 1274, l'année même où ils moururent : Thomas tandis qu'il se rendait à Lyon, Bonavenure au cours du déroulement de ce même Concile. Sur la Place Saint-Pierre également, les statues des deux saints sont parallèles, et placées précisément au début de la Colonnade, en partant de la façade de la Basilique vaticane : l'une est située sur le bras gauche, et l'autre sur le bras droit. En dépit de tous ces aspects, nous pouvons saisir chez les deux grands saints deux approches différentes de la recherche philosophique et théologique, qui montrent l'originalité et la profondeur de pensée de l'un et de l'autre. Je voudrais évoquer certaines de ces différences.

Une première différence concerne le concept de théologie. Les deux docteurs se demandent si la théologie est une science pratique ou une science théorique, spéculative. Saint Thomas réfléchit sur deux possibles réponses opposées. La première dit : la théologie est une réflexion sur la foi et l'objectif de la foi est que l'homme devienne bon, et vive selon la volonté de Dieu. Le but de la théologie devrait donc être celui de guider sur la voie juste, bonne ; par conséquent, celle-ci, au fond, est une science pratique. L'autre position dit : la théologie cherche à connaître Dieu. Nous sommes l'œuvre de Dieu ; Dieu est au-dessus de nos actions. Dieu opère en nous la juste action. Il s'agit donc en substance non pas de notre action, mais de connaître Dieu, pas notre œuvre. La conclusion de saint Thomas est : la théologie implique les deux aspects : elle est théorique, elle cherche à connaître Dieu toujours plus, et elle est pratique : elle cherche à orienter notre vie vers le bien. Mais il existe un primat de la connaissance : nous devons avant tout connaître Dieu, puis suit l'action selon Dieu (Summa Theologiae, Ia, q. 1, art. 4). Ce primat de la connaissance par rapport à la pratique est significatif pour l'orientation fondamentale de saint Thomas.

La réponse de saint Bonaventure est très semblable, mais les accents sont différents. Saint Bonaventure connaît les mêmes arguments dans l'une et dans l'autre direction, comme saint Thomas, mais pour répondre à la question si la théologie est une science pratique ou théorique, saint Bonaventure fait une triple distinction - il étend l'alternative entre théorique (primat de la connaissance) et pratique (primat de la pratique), en ajoutant une troisième attitude, qu'il appelle « sapientielle » et affirme que la sagesse embrasse les deux aspects. Il poursuit : la sagesse recherche la contemplation (comme la plus haute forme de la connaissance) et a pour intention « ut boni fiamus » - que nous devenions bons, surtout cela : devenir bons (cf. Breviloquium, Prologue, n. 5). Puis il ajoute : « La foi est dans l'esprit d'une façon telle qu'elle provoque l'affection. Par exemple : savoir que le Christ est mort « pour nous » ne demeure pas une connaissance, mais devient nécessairement affection, amour » (Proemium in I Sent., qu. 3).

C'est dans la même optique que se situe sa défense de la théologie, c'est-à-dire de la réflexion rationnelle et méthodique de la foi. Saint Bonaventure dresse la liste de plusieurs arguments contre le fait de faire de la théologie, peut-être également répandus chez une partie des frères franciscains et présents aussi à notre époque : la raison viderait la foi, elle serait une attitude violente à l'égard de la Parole de Dieu, nous devons écouter et non analyser la Parole de Dieu (cf. Lettre de saint François d'Assise à saint Antoine de Padoue). A ces arguments contre la théologie, qui démontrent les dangers existant dans la théologie elle-même, le saint répond : il existe une manière arrogante de faire de la théologie, un orgueil de la raison, qui se place au-dessus de la Parole de Dieu. Mais la vraie théologie, le travail rationnel de la véritable et de la bonne théologie a une autre origine, non l'orgueil de la raison. Celui qui aime veut toujours connaître mieux et davantage l'aimé ; la véritable théologie n'engage pas la raison et sa recherche motivée par l'orgueil, « sed propter amorem eius cui assentit » - « motivée par l'amour de Celui à qui elle a donné son assentiment » (Proemium in I Sent. 2, qu. 2) et veut mieux connaître l'aimé, telle est l'intention fondamentale de la théologie. Pour saint Bonaventure le primat de l'amour est donc déterminant.

En conséquence, saint Thomas et saint Bonaventure définissent de manière différente la destination ultime de l'homme, son bonheur complet : pour saint Thomas, le but suprême, vers lequel se dirige notre désir est : voir Dieu. Dans ce simple acte de voir Dieu tous les problèmes trouvent leur solution : nous sommes heureux, rien d'autre n'est nécessaire.

Pour saint Bonaventure, le destin ultime de l'homme est en revanche : aimer Dieu, la rencontre et l'union de son amour et du nôtre. Telle est pour lui la définition la plus adaptée de notre bonheur.

Dans cette optique, nous pourrions également dire que la catégorie la plus élevée pour saint Thomas est la vérité, alors que pour saint Bonaventure c'est le bien. Il serait erroné de voir une contradiction dans ces deux réponses. Pour tous les deux, la vérité est également le bien, et le bien est également la vérité ; voir Dieu est aimer et aimer est voir. Il s'agit d'aspects différents d'une vision fondamentalement commune. Ces deux aspects ont formé des traditions différentes et des spiritualités différentes et ils ont ainsi montré la fécondité de la foi, une, dans la diversité de ses expressions.

Revenons à saint Bonaventure. Il est évident que l'accent spécifique de sa théologie, dont je n'ai donné qu'un exemple, s'explique à partir du charisme franciscain : le Poverello d'Assise, au-delà des débats intellectuels de son époque, avait montré à travers toute sa vie le primat de l'amour ; il était une icône vivante et aimante du Christ et, ainsi, il a rendu présente, à son époque, la figure du Seigneur - il a convaincu ses contemporains non par les mots, mais par sa vie. Dans toutes les œuvres de saint Bonaventure, précisément aussi dans les œuvres scientifiques, d'école, on voit et on trouve cette inspiration franciscaine ; c'est-à-dire que l'on remarque qu'il pense en partant de la rencontre avec le Poverello d'Assise. Mais pour comprendre l'élaboration concrète du thème « primat de l'amour », nous devons encore garder à l'esprit une autre source : les écrits de celui qu'on appelle le Pseudo-Denys, un théologien syriaque du VIe siècle, qui s'est caché sous le pseudonyme de Denys l'Aréopagite, en faisant allusion, avec ce nom, à une figure des Actes des Apôtres (cf. 17, 34). Ce théologien avait créé une théologie liturgique et une théologie mystique, et il avait longuement parlé des différents ordres des anges. Ses écrits furent traduits en latin au IXe siècle ; à l'époque de saint Bonaventure, nous sommes au XIIIe siècle, apparaissait une nouvelle tradition, qui suscita l'intérêt du saint et des autres théologiens de son siècle. Deux choses attiraient de manière particulière l'attention de saint Bonaventure.

  1. Le Pseudo-Denys parle de neuf ordres des anges, dont il avait trouvé les noms dans l'Ecriture et qu'il avait ensuite classés à sa manière, des anges simples jusqu'aux séraphins. Saint Bonaventure interprète ces ordres des anges comme des degrés dans le rapprochement de la créature avec Dieu. Ils peuvent ainsi représenter le chemin humain, la montée vers la communion avec Dieu. Pour saint Bonaventure il n'y a aucun doute : saint François d'Assise appartenait à l'ordre séraphique, au chœur des séraphins ; c'est-à-dire qu'il était un pur feu d'amour. Et c'est ainsi qu'auraient dû être les franciscains. Mais saint Bonaventure savait bien que ce dernier degré de proximité avec Dieu ne peut pas être inséré dans un ordre juridique, mais que c'est toujours un don particulier de Dieu. C'est pourquoi la structure de l'ordre franciscain est plus modeste, plus réaliste, mais doit, toutefois, aider les membres à s'approcher toujours davantage d'une existence séraphique d'amour pur. J'ai parlé mercredi dernier de cette synthèse entre sobre réalisme et radicalité évangélique dans la pensée et dans l'action de saint Bonaventure.

  2. Saint Bonaventure, toutefois, a trouvé dans les écrits du Pseudo-Denys un autre élément, encore plus important pour lui. Tandis que pour saint Augustin l'intellectus, le voir avec la raison et le cœur, est la dernière catégorie de la connaissance, le Pseudo-Denys va encore un peu plus loin : dans l'ascension vers Dieu, on peut arriver à un point où la raison ne voit plus. Mais dans la nuit de l'intellect, l'amour voit encore - il voit ce qui reste inaccessible pour la raison. L'amour s'étend au-delà de la raison, il voit davantage, il entre plus profondément dans le mystère de Dieu. Saint Bonaventure fut fasciné par cette vision, qui rencontrait sa spiritualité franciscaine. C'est précisément dans la nuit obscure de la Croix qu'apparaît toute la grandeur de l'amour divin ; là où la raison ne voit plus, c'est l'amour qui voit. Les paroles de conclusion de l'« itinéraire de l'esprit en Dieu » , lors d'une lecture superficielle, peuvent apparaître comme une expression exagérée d'une dévotion sans contenu ; mais lues à la lumière de la théologie de la Croix de saint Bonaventure, elles sont une expression limpide et réaliste de la spiritualité franciscaine : « Si tu brûles de savoir comment cela advient (l'ascension vers Dieu), interroge la grâce, non la doctrine ; le désir, non l'intellect ; la plainte de la prière, non l'étude de la lettre ;... non la lumière, mais le feu qui enflamme toute chose et transporte en Dieu » (VII, 6). Tout cela n'est pas anti-intellectuel et n'est pas anti-rationnel  : cela suppose le chemin de la raison, mais le transcende dans l'amour du Christ crucifié. Avec cette transformation de la mystique du Pseudo-Denys, saint Bonaventure se place au commencement d'un grand courant mystique, qui a beaucoup élevé et purifié l'esprit humain : c'est un sommet dans l'histoire de l'esprit humain.

Cette théologie de la Croix, née de la rencontre entre la théologie du Pseudo-Denys et la spiritualité franciscaine, ne doit pas nous faire oublier que saint Bonaventure partagea avec saint François d'Assise également l'amour pour la création, la joie pour la beauté de la création de Dieu. Je cite sur ce point une phrase du chapitre I de l'«Itinéraire» : «Celui... qui ne voit pas les splendeurs innombrables des créatures, est aveugle ; cel

i qui n'est pas réveillé par les si nombreuses voix, est sourd ; celui qui, pour toutes ces merveilles, ne loue pas Dieu, est muet ; celui qui devant tant de signes ne s'élève pas au premier principe, est stupide » (I, 15). Toute la création parle à voix haute de Dieu, du Dieu bon et beau ; de son amour.

Toute notre vie est donc pour saint Bonaventure un « itinéraire », un pèlerinage - une ascension vers Dieu. Mais avec nos seules forces nous ne pouvons pas monter vers les hauteurs de Dieu. Dieu lui-même doit nous aider, doit « nous tirer » vers le haut. C'est pourquoi la prière est nécessaire. La prière - ainsi dit le saint - est la mère et l'origine de l'élévation - « sursum actio », une action qui nous élève, dit Bonaventure. Je conclus donc par la prière, avec laquelle commence son «Itinéraire»: «Prions donc et disons au Seigneur notre Dieu : "Conduis-moi, Seigneur, sur ton chemin et je marcherai dans ta vérité. Que mon cœur se réjouisse dans la crainte de ton nom"» (I,1).

 

 Saint Dominique

1170 - 1221

 

Par le Pape Benoît XVI                                             Dominique

 

Chers frères et sœurs,

 

La semaine dernière, j'ai présenté la figure lumineuse de François d'Assise. Aujourd'hui 3 février 2010, je voudrais vous parler d'un autre saint qui, à la même époque, a apporté une contribution fondamentale au renouveau de l'Eglise de son temps. Il s'agit de saint Dominique, le fondateur de l'Ordre des Prêcheurs, connus également sous le nom de Frères dominicains.

 

Son successeur à la tête de l'Ordre, le bienheureux Jourdain de Saxe, offre un portrait complet de saint Dominique dans le texte d'une célèbre prière : « Enflammé par le zèle de Dieu et par l'ardeur surnaturelle, par ta charité sans fin et la ferveur de ton esprit véhément, tu t'es consacré tout entier par le vœu de la pauvreté perpétuelle à l'observance apostolique et à la prédication évangélique ». C'est précisément ce trait fondamental du témoignage de Dominique qui est souligné : il parlait toujours avec Dieu et de Dieu. Dans la vie des saints, l'amour pour le Seigneur et pour le prochain, la recherche de la gloire de Dieu et du salut des âmes vont toujours de pair.

 

Dominique est né en Espagne, à Caleruega, aux alentours de 1170. Il appartenait à une noble famille de la Vieille Castille et, soutenu par un oncle prêtre, il fut formé dans une célèbre école de Palencia. Il se distingua immédiatement par son intérêt pour l'étude de l'Ecriture Sainte et par son amour pour les pauvres, au point de vendre ses livres, qui à l'époque représentaient un bien d'une grande valeur, pour venir en aide, grâce à l'argent qu'il en tira, aux victimes d'une famine.

 

Ordonné prêtre, il fut élu chanoine du chapitre de la cathédrale de son diocèse d'origine, Osma. Même si cette nomination pouvait représenter pour lui un motif de prestige dans l'Eglise et dans la société, il ne l'interpréta pas comme un privilège personnel, ni comme le début d'une brillante carrière ecclésiastique, mais comme un service à rendre avec dévouement et humilité. La tentation de la carrière n'est-elle pas une tentation dont ne sont exempts pas même ceux qui ont un rôle d'animation et de gouvernement dans l'Eglise ? C'est ce que je rappelais, il y a quelques mois, à l'occasion de la consécration de quelques évêques : « Ne recherchons pas le pouvoir, le prestige, l'estime pour nous-mêmes... Nous savons que dans la société civile, et souvent, même dans l'Eglise, les affaires souffrent du fait que beaucoup de personnes, auxquelles a été confiée une responsabilité, œuvrent pour elles-mêmes et non pas pour la communauté » (Homélie d'ordination épiscopale de 5 prélats, 12 09 2009).

 

L'évêque d'Osma, qui s'appelait Diego, un véritable pasteur zélé, remarqua très tôt les qualités spirituelles de Dominique, et voulut bénéficier de sa collaboration. Ils allèrent ensemble en Europe du nord, pour accomplir des missions diplomatiques qui leur avaient été confiées par le roi de Castille. En voyageant, Dominique se rendit compte de deux immenses défis pour l'Eglise de son temps : l'existence de peuples pas encore évangélisés, aux frontières au nord du continent européen et le déchirement religieux qui affaiblissait la vie chrétienne dans le sud de la France, où l'action de certains groupes hérétiques créait des troubles et éloignait de la vérité de la foi. L'action missionnaire envers ceux qui ne connaissaient pas la lumière de l'Evangile et l'œuvre de réévangélisation des communautés chrétiennes devinrent ainsi les objectifs apostoliques que Dominique se proposa de poursuivre. Ce fut le Pape, auprès duquel l'évêque Diego et Dominique se rendirent pour lui demander conseil, qui demanda à ce dernier de se consacrer à prêcher aux Albigeois, un groupe hérétique qui soutenait une conception dualiste de la réalité, c'est-à-dire à travers deux principes créateurs également puissants, le Bien et le Mal. Ce groupe, par conséquent, méprisait la matière comme provenant du principe du mal, refusant également le mariage, allant jusqu'à nier l'incarnation du Christ, les sacrements dans lesquels le Seigneur nous « touche » à travers la matière et la résurrection des corps. Les Albigeois privilégiaient la vie pauvre et austère, - dans ce sens, ils étaient également exemplaires - et ils critiquaient la richesse du clergé de l'époque. Dominique accepta avec enthousiasme cette mission, qu'il réalisa précisément à travers l'exemple de son existence pauvre et austère, à travers la prédication de l'Evangile et les débats publics. Il consacra le reste de sa vie à cette mission de prêcher la Bonne Nouvelle. Ses fils devaient réaliser également les autres rêves de saint Dominique : la mission ad gentes, c'est-à-dire à ceux qui ne connaissaient pas encore Jésus, et la mission à ceux qui vivaient dans les villes, surtout les villes universitaires, où les nouvelles tendances intellectuelles étaient un défi pour la foi des personnes cultivées.

 

Ce grand saint nous rappelle que dans le cœur de l'Eglise doit toujours brûler un feu missionnaire, qui incite sans cesse à apporter la première annonce de l'Evangile et, là où cela est nécessaire, une nouvelle évangélisation : en effet, le Christ est le bien le plus précieux que les hommes et les femmes de chaque époque et de chaque lieu ont le droit de connaître et d'aimer ! Il est réconfortant de voir que dans l'Eglise d'aujourd'hui également il existe tant de personnes - pasteurs et fidèles laïcs, membres d'ordres religieux anciens et de nouveaux mouvements ecclésiaux - qui donnent leur vie avec joie pour cet idéal suprême : annoncer et témoigner de l'Evangile !

 

A Dominique Guzman s'associèrent ensuite d'autres hommes, attirés par la même aspiration. De cette manière, progressivement, à partir de la première fondation de Toulouse, fut créé l'ordre des prêcheurs. Dominique, en effet, en pleine obéissance aux directives des Papes de son temps, Innocent III et Honorius III, adopta l'antique Règle de saint Augustin, l'adaptant aux exigences de vie apostolique, qui le conduisaient, ainsi que ses compagnons, à prêcher en se déplaçant d'un lieu à l'autre, mais en revenant ensuite dans leurs propres couvents, lieux d'étude, de prière et de vie communautaire. Dominique voulut souligner de manière particulière deux valeurs considérées indispensables pour le succès de la mission évangélisatrice : la vie communautaire dans la pauvreté et l'étude.

 

Dominique et les frères prêcheurs se présentaient tout d'abord comme mendiants, c'est-à-dire sans de grandes propriétés foncières à administrer. Cet élément les rendait plus disponibles à l'étude et à la prédication itinérante et constituait un témoignage concret pour les personnes. Le gouvernement interne des couvents et des provinces dominicaines s'organisa sur le système des chapitres, qui élisaient leurs propres supérieurs, ensuite confirmés par les supérieurs majeurs ; une organisation qui stimulait donc la vie fraternelle et la responsabilité de tous les membres de la communauté, en exigeant de fortes convictions personnelles. Le choix de ce système naissait précisément du fait que les dominicains, en tant que prêcheurs de la vérité de Dieu, devaient être cohérents avec ce qu'ils annonçaient. La vérité étudiée et partagée dans la charité avec les frères est le fondement le plus profond de la joie. Le bienheureux Jourdain de Saxe dit de saint Dominique : « Il accueillait chaque homme dans le grand sein de la charité et, étant donné qu'il aimait chacun, tous l'aimaient. Il s'était fait pour règle personnelle de se réjouir avec les personnes heureuses et de pleurer avec ceux qui pleuraient » (Libellus de principiis Ordinis Praedicatorum autore Iordano de Saxonia, ed. H.C. Scheeben, [Monumenta Historica Sancti Patris Nostri Domiici, Romae, 1935]).

 

En second lieu, par un geste courageux, Dominique voulut que ses disciples reçoivent une solide formation théologique, et il n'hésita pas à les envoyer dans les universités de son temps, même si un grand nombre d'ecclésiastiques regardaient avec défiance ces institutions culturelles. Les Constitutions de l'Ordre des prêcheurs accordent une grande importance à l'étude comme préparation à l'apostolat. Dominique voulut que ses frères s'y consacrent sans compter, avec diligence et piété ; une étude fondée sur l'âme de tout savoir théologique, c'est-à-dire sur l'Ecriture Sainte, et respectueuse des questions posées à la raison. Le développement de la culture impose à ceux qui accomplissent le ministère de la Parole, aux différents niveaux, d'être bien préparés. Il exhorte donc tous, pasteurs et laïcs, à cultiver cette « dimension culturelle » de la foi, afin que la beauté de la vérité chrétienne puisse être mieux comprise et la foi puisse être vraiment nourrie, renforcée et aussi défendue. En cette Année sacerdotale, j'invite les séminaristes et les prêtres à estimer la valeur spirituelle de l'étude. La qualité du ministère sacerdotal dépend aussi de la générosité avec laquelle on s'applique à l'étude des vérités révélées.

 

Dominique, qui voulut fonder un Ordre religieux de prêcheurs-théologiens, nous rappelle que la théologie a une dimension spirituelle et pastorale, qui enrichit l'âme et la vie. Les prêtres, les personnes consacrées ainsi que tous les fidèles peuvent trouver une profonde « joie intérieure » dans la contemplation de la beauté de la vérité qui vient de Dieu, une vérité toujours actuelle et toujours vivante. La devise des frères prêcheurs - contemplata aliis tradere - nous aide à découvrir, ensuite, un élan pastoral dans l'étude contemplative de cette vérité, du fait de l'exigence de transmettre aux autres le fruit de notre propre contemplation.

 

Lorsque Dominique mourut en 1221 à Bologne, la ville qui l'a déclaré patron, son œuvre avait déjà rencontré un grand succès. L'Ordre des prêcheurs, avec l'appui du Saint-Siège, s'était répandu dans de nombreux pays d'Europe, au bénéfice de l'Eglise tout entière. Dominique fut canonisé en 1234, et c'est lui-même qui, par sa sainteté, nous indique deux moyens indispensables pour que l'action apostolique soit incisive. Tout d'abord la dévotion mariale, qu'il cultiva avec tendresse et qu'il laissa comme héritage précieux à ses fils spirituels, qui dans l'histoire de l'Eglise ont eu le grand mérite de diffuser la prière du Rosaire, si chère au peuple chrétien et si riche de valeurs évangéliques, une véritable école de foi et de piété. En second lieu, Dominique, qui s'occupa de plusieurs monastères féminins en France et à Rome, crut jusqu'au bout à la valeur de la prière d'intercession pour le succès du travail apostolique. Ce n'est qu'au Paradis que nous comprendrons combien la prière des religieuses contemplatives accompagne efficacement l'action apostolique! A chacune d’elles j'adresse ma pensée reconnaissante et affectueuse.

 

Chers frères, la vie de Dominique nous engage tous à être fervents dans la prière, courageux à vivre la foi, profondément amoureux de Jésus Christ. Par son intercession, nous demandons à Dieu d'enrichir toujours l'Eglise d'authentiques prédicateurs de l'Evangile. (ZF10020309)

 

  

 27 janvier 2010

Chers frères et sœurs,

 

Dans une récente catéchèse, j'ai déjà illustré le rôle providentiel que l'Ordre des frères mineurs et l'Ordre des frères prêcheurs, fondés respectivement par saint François d'Assise et par saint Dominique Guzman, eurent dans le renouveau de l'Eglise de leur temps. Je voudrais aujourd'hui vous présenter la figure de François, un authentique « géant » de sainteté, qui continue à fasciner de très nombreuses personnes de tous âges et de toutes religions.

 

« Surgit au monde un soleil ». Avec ces paroles, dans la Divine Comédie (Paradis, chant XI), le suprême poète italien Dante Alighieri évoque la naissance de François, survenue à la fin de 1181 ou au début de 1182, à Assise. Appartenant à une riche famille, -son père était marchand drapier-, François passa son adolescence et sa jeunesse dans l'insouciance, cultivant les idéaux chevaleresques de l'époque. A l'âge de vingt ans, il participa à une campagne militaire, et fut fait prisonnier. Il tomba malade et fut libéré. De retour à Assise, commença en lui un lent processus de conversion spirituelle, qui le conduisit à abandonner progressivement le style de vie mondain qu'il avait mené jusqu'alors. C'est à cette époque que remontent les célèbres épisodes de la rencontre avec le lépreux, auquel François, descendu de cheval, donna le baiser de la paix, et du message du Crucifié dans la petite église de saint Damien. Par trois fois, le Christ en croix s'anima, et lui dit : « Va, François, et répare mon église en ruine ». Ce simple événement de la parole du Seigneur entendue dans l'église de Saint-Damien renferme un symbolisme profond. Immédiatement, saint François est appelé à réparer cette petite église, mais l'état de délabrement de cet édifice est le symbole de la situation dramatique et préoccupante de l'Eglise elle-même à cette époque, avec une foi superficielle qui ne forme ni ne transforme la vie, avec un clergé peu zélé, avec un refroidissement de l'amour ; une destruction intérieure de l'Eglise qui comporte également une décomposition de l'unité, avec la naissance de mouvements hérétiques. Toutefois, au centre de cette église en ruines, se trouve le crucifié, et il parle : il appelle au renouveau, appelle François à un travail manuel pour réparer de façon concrète la petite église de Saint-Damien, symbole de l'appel plus profond à renouveler l'Eglise même du Christ, avec la radicalité de sa foi et l'enthousiasme de son amour pour le Christ.

 

Cet événement qui a probablement eu lieu en 1205, fait penser à un autre événement semblable qui a eu lieu en 1207 : le rêve du Pape Innocent III. Celui-ci voit en rêve que la Basilique Saint-Jean-de-Latran, l'église mère de toutes les églises, s'écroule, et un religieux petit et insignifiant soutient de ses épaules l'église afin qu'elle ne tombe pas. Il est intéressant de noter, d'une part, que ce n'est pas le Pape qui apporte son aide afin que l'église ne s'écroule pas, mais un religieux petit et insignifiant, dans lequel le Pape reconnaît François qui lui rend visite. Innocent III était un Pape puissant, d'une grande culture théologique, et d'un grand pouvoir politique, toutefois, ce n'est pas lui qui renouvelle l'église, mais le religieux petit et insignifiant: c'est saint François, appelé par Dieu. Mais d'autre part, il est intéressant de noter que saint François ne renouvelle pas l'Eglise sans ou contre le Pape, mais seulement en communion avec lui. Les deux réalités vont de pair : le Successeur de Pierre, les évêques, l'Eglise fondée sur la succession des apôtres et le charisme nouveau que l'Esprit Saint crée en ce moment pour renouveler l'Eglise. C'est ensemble que se développe le véritable renouveau.

 

Retournons à la vie de saint François. Alors que son père Bernardone lui reprochait sa générosité exagérée envers les pauvres, François, devant l'évêque d'Assise, à travers un geste symbolique, se dépouille de ses vêtements, montrant ainsi son intention de renoncer à l'héritage paternel : comme au moment de la création, François n'a rien, mais uniquement la vie que lui a donnée Dieu, entre les mains duquel il se remet. Puis il vécut comme un ermite, jusqu'à ce que, en 1208, eut lieu un autre événement fondamental dans l'itinéraire de sa conversion. En écoutant un passage de l'Evangile de Matthieu -le discours de Jésus aux apôtres envoyés en mission-, François se sentit appelé à vivre dans la pauvreté et à se consacrer à la prédication. D'autres compagnons s'associèrent à lui ; et en 1209, il se rendit à Rome, pour soumettre au Pape Innocent III le projet d'une nouvelle forme de vie chrétienne. Il reçut un accueil paternel de la part de ce grand Souverain Pontife, qui, illuminé par le Seigneur, perçut l'origine divine du mouvement suscité par François. Le Poverello d'Assise avait compris que tout charisme donné par l'Esprit Saint doit être placé au service du Corps du Christ, qui est l'Eglise ; c'est pourquoi, il agit toujours en pleine communion avec l'autorité ecclésiastique. Dans la vie des saints, il n'y a pas d'opposition entre charisme prophétique et charisme de gouvernement, et si des tensions apparaissent, ils savent attendre avec patience les temps de l'Esprit Saint.

En réalité, certains historiens du XIXe siècle et même du siècle dernier, ont essayé de créer derrière le François de la tradition, un soi-disant François historique, de même que l'on essaie de créer derrière le Jésus des Evangiles, un soi-disant Jésus historique. Ce François historique n'aurait pas été un homme d'Eglise, mais un homme lié immédiatement et uniquement au Christ, un homme qui voulait créer un renouveau du peuple de Dieu, sans formes canoniques et sans hiérarchie. La vérité est que saint François a réellement eu une relation très directe avec Jésus et avec la Parole de Dieu, qu'il voulait suivre sine glossa, telle quelle, dans toute sa radicalité et sa vérité. Et il est aussi vrai qu'initialement il n'avait pas l'intention de créer un Ordre avec les formes canoniques nécessaires, mais simplement, avec la Parole de Dieu et la présence du Seigneur, il voulait renouveler le peuple de Dieu, le convoquer de nouveau à l'écoute de la Parole et de l'obéissance verbale avec le Christ. En outre, il savait que le Christ n'est jamais « mien », mais qu'il est toujours « nôtre », que le Christ je ne peux pas l'avoir « moi » et reconstruire « moi » contre l'Eglise, sa volonté et son enseignement, mais uniquement dans la communion de l'Eglise construite sur la succession des Apôtres qui se renouvelle également dans l'obéissance à la Parole de Dieu.

 

Et il est également vrai qu'il n'avait pas l'intention de créer un nouvel Ordre, mais uniquement de renouveler le peuple de Dieu pour le Seigneur qui vient. Mais il comprit avec souffrance et avec douleur que tout doit avoir son ordre, que le droit de l'Eglise lui aussi est nécessaire pour donner forme au renouveau et ainsi il s'inscrivit réellement de manière totale, avec le cœur, dans la communion de l'Eglise, avec le Pape et avec les évêques. Il savait toujours que le centre de l'Eglise est l'Eucharistie, où le Corps du Christ et son Sang deviennent présents. A travers le Sacerdoce, l'Eucharistie est l'Eglise. Là où le Sacerdoce, le Christ et la communion de l'Eglise vont de pair, là seul habite aussi la Parole de Dieu. Le vrai François historique est le François de l'Eglise et précisément de cette manière, il parle aussi aux non-croyants, aux croyants d'autres confessions et religions.

François et ses frères, toujours plus nombreux, s'établirent à la Portioncule, ou église Sainte-Marie des Anges, lieu sacré par excellence de la spiritualité franciscaine. Claire aussi, une jeune femme d'Assise, de famille noble, se mit à l'école de François. Ainsi vit le jour le deuxième Ordre franciscain, celui des Clarisses, une autre expérience destinée à produire d'insignes fruits de sainteté dans l'Eglise.

Le successeur d'Innocent III lui aussi, le Pape Honorius III, avec sa bulle Cum dilecti de 1218 soutint le développement singulier des premiers Frères mineurs, qui partaient ouvrir leurs missions dans différents pays d'Europe, et jusqu'au Maroc. En 1219 François obtint le permis d'aller s'entretenir, en Egypte, avec le sultan musulman, Melek-el-Kâmel, pour prêcher là aussi l'Evangile de Jésus. Je souhaite souligner cet épisode de la vie de saint François, qui a une grande actualité. A une époque où était en cours un conflit entre le christianisme et l'islam, François, qui n'était volontairement armé que de sa foi et de sa douceur personnelle, parcourut concrètement la voie du dialogue. Les chroniques nous parlent d'un accueil bienveillant et cordial reçu du sultan musulman. C'est un modèle auquel, encore aujourd'hui, les relations entre chrétiens et musulmans devraient s'inspirer : promouvoir un dialogue dans la vérité, dans le respect réciproque et dans la compréhension mutuelle (cf. Nostra aetate, n. 3). Il semble ensuite que François ait visité la Terre Sainte, jetant ainsi une semence qui porterait beaucoup de fruits : ses fils spirituels en effet firent des Lieux où vécut Jésus un contexte privilégié de leur mission. Je pense aujourd'hui avec gratitude aux grands mérites de la Custodie franciscaine de Terre Sainte.

De retour en Italie, François remit le gouvernement de l'Ordre à son vicaire, le frère Pierre de Cattane, tandis que le Pape confia à la protection du cardinal Hugolin, le futur Souverain Pontife Grégoire IX, l'Ordre, qui recueillait de plus en plus d'adhésions. Pour sa part, son Fondateur, se consacrant tout entier à la prédication qu'il menait avec un grand succès, rédigea la Règle, ensuite approuvée par le Pape.

En 1224, dans l'ermitage de l’Alverne, François voit le Crucifié sous la forme d'un séraphin et de cette rencontre avec le séraphin crucifié il reçut les stigmates ; il fait ainsi un avec le Christ crucifié : un don qui exprime donc son intime identification avec le Seigneur.

 

La mort de François –son transitus- advint le soir du 3 octobre 1226, à la Portioncule. Après avoir béni ses fils spirituels, il mourut, étendu sur la terre nue. Deux années plus tard, le Pape Grégoire IX l'inscrivit dans l'album des saints. Peu de temps après, une grande basilique fut élevée en son honneur à Assise, destination encore aujourd'hui de nombreux pèlerins, qui peuvent vénérer la tombe du saint et jouir de la vision des fresques de Giotto, peintre qui a illustré de manière magnifique la vie de François.

 

Il a été dit que François représente un alter Christus, qu'il était vraiment une icône vivante du Christ. Il fut également appelé « le frère de Jésus ». En effet, tel était son idéal : être comme Jésus ; contempler le Christ de l'Evangile, l'aimer intensément, en imiter les vertus. Il a en particulier voulu accorder une valeur fondamentale à la pauvreté intérieure et extérieure, en l'enseignant également à ses fils spirituels. La première béatitude du Discours de la Montagne -Bienheureux les pauvres d'esprit car le Royaume des cieux leur appartient (Mt 5, 3)- a trouvé une réalisation lumineuse dans la vie et dans les paroles de saint François.

 

Chers amis, les saints sont vraiment les meilleurs interprètes de la Bible ; ils incarnent dans leur vie la Parole de Dieu, ils la rendent plus que jamais attirante, si bien qu'elle nous parle concrètement. Le témoignage de François, qui a aimé la pauvreté pour suivre le Christ avec une dévouement et une liberté totale, continue à être également pour nous une invitation à cultiver la pauvreté intérieure afin de croître dans la confiance en Dieu, en unissant également un style de vie sobre et un détachement des biens matériels.

 

Chez François, l'amour pour le Christ s'exprima de manière particulière dans l'adoration du Très Saint Sacrement de l'Eucharistie. Dans les Sources franciscaines, on lit des expressions émouvantes, comme celle-ci : « Toute l'humanité a peur, l'univers tout entier a peur et le ciel exulte, lorsque sur l'autel, dans la main du prêtre, il y a le Christ, le Fils du Dieu vivant. O faveur merveilleuse ! O fait humblement sublime, que le Seigneur de l'univers, Dieu et Fils de Dieu, s'humilie ainsi au point de se cacher pour notre salut, sous une modeste forme de pain » (François d'Assise, Ecrits, Edition Franciscaine, Padoue 2002, 401).

 

En cette année sacerdotale, j'ai également plaisir à rappeler une recommandation adressée par François aux prêtres : « Lorsqu'ils voudront célébrer la Messe, purs de manière pure, qu'ils présentent avec dignité le véritable sacrifice du Très Saint Corps et Sang de notre Seigneur Jésus Christ » (François d'Assise, Ecrits, 399). François faisait toujours preuve d'un grand respect envers les prêtres et il recommandait de toujours les respecter, même dans le cas où ils en étaient personnellement peu dignes. Il donnait comme motivation de ce profond respect le fait qu'ils avaient reçu le don de consacrer l'Eucharistie. Chers frères dans le sacerdoce, n'oublions jamais cet enseignement : la sainteté de l'Eucharistie nous demande d'être purs, de vivre de manière cohérente avec le Mystère que nous célébrons.

 

De l'amour pour le Christ naît l'amour envers les personnes et également envers toutes les créatures de Dieu. Voilà un autre trait caractéristique de la spiritualité de François : le sens de la fraternité universelle et l'amour pour la création, qui lui inspira le célèbre Cantique des créatures. C'est un message très actuel. Comme je l'ai rappelé dans ma récente encyclique Caritas in veritate, seul un développement qui respecte la création et qui n'endommage pas l'environnement (cf. nn. 48-52) pourra être durable, et dans le Message pour la Journée mondiale de la Paix de cette année j'ai souligné que l'édification d'une paix solide est également liée au respect de la création. François nous rappelle que dans la création se déploie la sagesse et la bienveillance du Créateur. Il comprend la nature précisément comme un langage dans lequel Dieu parle avec nous, dans lequel la réalité devient transparente et où nous pouvons parler de Dieu et avec Dieu.

 

Chers amis, François a été un grand saint et un homme joyeux. Sa simplicité, son humilité, sa foi, son amour pour le Christ, sa bonté envers chaque homme et chaque femme l'ont rendu heureux en toute situation. En effet, entre la sainteté et la joie subsiste un rapport intime et indissoluble. Un écrivain français a dit qu'il n'existe qu'une tristesse au monde : celle de ne pas être saints, c'est-à-dire de ne pas être proches de Dieu. En considérant le témoignage de saint François, nous comprenons que tel est le secret du vrai bonheur : devenir saints, proches de Dieu !

 

Que la Vierge, tendrement aimée de François, nous obtienne ce don. Nous nous confions à Elle avec les paroles mêmes du Poverello d'Assise : « Sainte Vierge Marie, il n'existe aucune femme semblable à toi née dans le monde, fille et servante du très haut Roi et Père céleste, Mère de notre très Saint Seigneur Jésus Christ, épouse de l'Esprit Saint : prie pour nous... auprès de ton bien-aimé Fils, Seigneur et Maître » (François d'Assise, Ecrits, 163).

 

 

© Copyright du texte original plurilingue : Libreria Editrice del Vaticano

AUDIENCE AUX MEMBRES DE LA FAMILLE FRANCISCAINE PARTICIPANTS AU "CHAPITRE DES NATTES"

Le 18 avril 2009, dans la cour du palais apostolique de Castel Gandolfo, le Pape Benoît XVI a reçu 3000 membres de la famille franciscaine à l'occasion du « Chapitre des nattes » tenu à Assise les 15-18 avril, pour le 800e anniversaire de l’approbation orale de la règle de vie par le Pape Innocent III, le 16 avril 1209.

Chers frères et sœurs de la Famille Franciscaine!

Avec grande joie je vous exprime à tous la bienvenue, en cet anniversaire heureux et historique qui vous a réunis : le VIIIe centenaire de l'approbation de la « proto-règle » de saint François par le Pape Innocent III. Huit cents ans se sont écoulés et cette douzaine de Frères est devenue une multitude, disséminée dans toutes les parties du monde et est aujourd'hui dignement représentée ici par vous.

Ces jours-ci, vous vous êtes donné rendez-vous à Assise pour ce que vous avez voulu appeler le « Chapitre des nattes », pour évoquer à nouveau vos origines. Et au terme de cette expérience extraordinaire, vous êtes venus ensemble chez le « Seigneur Pape », comme aurait dit votre séraphique Fondateur. Je vous salue tous avec affection : les Frères Mineurs des trois obédiences, guidés par leurs Ministres Généraux respectifs, parmi lesquels je remercie le Père José Rodriguez Carballo pour ses aimables paroles ; les membres du Tiers Ordre, et leur Ministre Général ; les religieuses Franciscaines et les membres des Instituts séculiers franciscains ; les Franciscains Séculiers1 ; et, spirituellement présentes, les Sœurs Clarisses, qui constituent le « second Ordre ». Nous sommes heureux d’accueillir quelques Évêques franciscains ; et en particulier, je salue l'Evêque d'Assise, Mgr Domenico Sorrentino, qui représente l'Église qui est à Assise, patrie de François et de Claire, et spirituellement, de tous les franciscains. Nous savons combien fut important pour François le lien avec l'Évêque d'Assise de l'époque, Guido, qui reconnut son charisme et le soutint. Ce fut Guido qui présenta François au Cardinal Giovanni di San Paolo, lequel l'a ensuite introduit auprès du Pape, favorisant l'approbation de la Règle. Charisme et Institution sont toujours complémentaires pour l'édification de l'Église.

Que vous dire, chers amis ? Avant tout, je désire m'unir à vous dans l’action de grâce à Dieu pour tout le chemin qu'il vous a fait accomplir, vous comblant de ses bienfaits. En tant que Pasteur de toute l'Église, je veux rendre grâce pour le don précieux que vous êtes vous-mêmes pour le peuple chrétien tout entier. Le petit ruisseau surgi au pied du Mont Subasio, est devenu un grand fleuve qui a contribué de façon notable à la diffusion universelle de l'Évangile. Tout a commencé par la conversion de François qui, à l'exemple de Jésus, « s'est dépouillé » (cf. Ph 2,7) et, épousant Dame Pauvreté, est devenu témoin et héraut du Père qui est aux Cieux. Au Poverello, nous pouvons appliquer littéralement certaines expressions que l'apôtre Paul s’attribuait à lui-même et qu’il me plaît de rappeler en cette Année Paulinienne : « Je suis crucifié avec le Christ ; et ce n'est plus moi qui vis, c'est Christ qui vit en moi. Ma vie présente dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m'a aimé et s'est livré pour moi » (Ga 2, 19-20). Et encore : « Dorénavant que personne ne me suscite d'ennuis : je porte dans mon corps les marques de Jésus » (Ga 6, 17). François foule de nouveau parfaitement ces traces de Paul, et en vérité il peut dire avec lui : « Pour moi, vivre, c'est le Christ » (Ph 1, 21). Il a fait l’expérience de la puissance de la grâce divine et il a été comme mort et ressuscité. Toutes ses richesses passées, tout motif d’orgueil et de sécurité, tout devient « perte » à partir du moment de sa rencontre avec Jésus crucifié et ressuscité (Cf. Ph 3,7-11). Tout abandonner devient alors une nécessité, pour exprimer la surabondance du don reçu. Ceci est tellement grand, que cela requiert un dépouillement total, qui cependant ne suffit pas; cela mérite une vie entièrement vécue « selon la forme du saint Évangile » (2Test.,14: Sources franciscaines).

Nous touchons ici au point qui assurément est le coeur de notre rencontre. Je le résumerais ainsi : l'Evangile comme règle de vie. « La Règle et vie des frères mineurs est la suivante : observer le saint Évangile de notre Seigneur Jésus-Christ », ainsi écrit François au début de la Règle (Rb I,1: FF, 75). Il se comprend lui-même entièrement à la lumière de l'Évangile. Là est ce qui en lui attire. Là est son actualité permanente. Thomas de Celano relate que le Poverello « portait toujours Jésus dans son cœur. Jésus sur les lèvres, Jésus dans ses oreilles, Jésus dans ses yeux, Jésus dans ses mains, Jésus dans tous ses autres membres... Ainsi, se trouvant souvent en voyage et méditant ou chantant Jésus, il oubliait qu'il était en voyage et il s'arrêtait pour inviter toutes les créatures à louer Jésus » (1 Cel., II, 9, 115: FF, 115). Ainsi le Poverello s’est transformé en évangile vivant, capable d'attirer au Christ les hommes et les femmes de tous les temps, particulièrement les jeunes, qui préfèrent la radicalité aux demi-mesures. L'Évêque d'Assise Guido, puis le Pape Innocent III ont reconnu dans la proposition de François et de ses compagnons l'authenticité évangélique, et ils surent en encourager l'engagement pour le bien de l'Église.

Une réflexion s’impose ici spontanément : François aurait pu aussi ne pas venir chez le Pape. De nombreux groupes et mouvements religieux se formaient à cette époque, et certains d'entre eux s'opposaient à l'Église comme institution, ou tout au moins, n’en cherchaient pas l’approbation. Certainement, une attitude polémique contestataire envers la Hiérarchie aurait donné à François de nombreux suiveurs. Il a, au contraire, tout de suite pensé à remettre son chemin et celui de ses compagnons entre les mains de l'Évêque de Rome, le Successeur de Pierre. Ce fait est révélateur de son authentique esprit ecclésial. Le petit « nous » qu’il avait débuté avec ses premiers frères, il l'avait conçu dès le début à l'intérieur du grand « nous » de l'Église une et universelle. Le Pape le reconnut et l’apprécia. Le Pape lui aussi aurait pu, de son côté, ne pas approuver le projet de vie de François. Et même nous pouvons bien imaginer que, parmi les collaborateurs d'Innocent III, quelqu'un l'ait conseillé en ce sens, craignant peut-être justement que ce groupuscule de frères ressemble à d'autres congrégations hérétiques et paupéristes de l'époque. Le Pontife Romain, bien informé par l'Évêque d'Assise et par le Cardinal Giovanni di San Paolo, sut, au contraire, discerner l'initiative de l'Esprit Saint et il accueillit, bénit et encouragea la communauté naissante des « frères mineurs ».

Chers frères et sœurs, huit siècles se sont écoulés, et aujourd'hui vous avez voulu renouveler le geste de votre Fondateur. Tous, vous êtes les enfants et les héritiers de ces origines. De cette « bonne semence » qu'a été François, conformé à son tour au « grain de blé » qu’est le Seigneur Jésus, mort et ressuscité pour porter beaucoup de fruit (Cf. Jn 12,24). Les Saints re-proposent la fécondité du Christ. Comme François et Claire d'Assise, vous aussi, engagez-vous à toujours suivre cette même logique : perdre sa propre vie à cause de Jésus et de l'Évangile, pour la sauver et la rendre féconde de fruits abondants. Tandis que vous remerciez le Seigneur qui vous a appelés à faire partie d'une aussi grande et belle « famille », restez à l'écoute de ce que l'Esprit lui dit aujourd'hui, en chacune de ses composantes, pour continuer à annoncer avec passion le Royaume de Dieu, sur les traces du Père séraphique. Que chaque frère, et chaque sœur, garde toujours une âme contemplative, simple et joyeuse : repartez toujours du Christ comme François est parti du regard du Crucifix de Saint-Damien et de la rencontre avec le lépreux, pour voir le visage du Christ dans les frères qui souffrent et porter sa paix à tous. Soyez des témoins de la « beauté » de Dieu, que François sut chanter en contemplant les merveilles de la création, et qu’il fit s'exclamer les adressant au Très Haut : « Tu es beauté ! » (Louanges du Très Haut, 4.6: FF, 261).

Très chers, la dernière parole que je veux vous laisser est celle que Jésus ressuscité a confiée à ses disciples : « Allez ! » (Cf. Mt 28,19; Mc 16,15). Allez et continuez à « réparer la maison » du Seigneur Jésus Christ, son Église. Ces derniers jours, le tremblement de terre qui a frappé les Abruzzes a gravement endommagé de nombreuses églises, et vous, d'Assise, vous savez bien ce que cela signifie. Mais il y a une autre « ruine » qui est bien plus grave : celle qui touche les personnes et les communautés ! Comme François, commencez toujours par vous-mêmes. Nous, en premiers, sommes la maison que Dieu veut restaurer. Si vous restez toujours capables de vous renouveler dans l'esprit de l'Évangile, vous continuerez à aider les Pasteurs de l'Église à rendre toujours plus beau son visage d'Épouse du Christ. Voilà ce que le Pape, aujourd'hui comme aux origines, attend de vous. Merci d'être venus ! Allez maintenant et portez à tous la paix et l'amour du Christ Sauveur. Que Marie Immaculée, « Vierge faite Église » (Cf. Salutation à la Bienheureuse Vierge Marie, 1:FF, 259), vous accompagne toujours. Et que vous soutienne aussi cette Bénédiction Apostolique que je vous accorde de tout cœur, à vous tous ici présents, et à toute la Famille franciscaine.

 

BENOIT XVI

1 L’adresse du Pape aux Franciscains Séculiers a été applaudie. La mention en a été omise dans le texte écrit publié.

 

 

 

Partager cette page

Repost 0
Published by

Présentation

  • : Fraternité Franciscaine Séculière
  • Fraternité Franciscaine Séculière
  • : Pour mener une vie fraternelle et évangélique à la manière de François d'Assise, des hommes, des femmes, des foyers se rencontrent et constituent la Fraternité Franciscaine. Ceux qui veulent en faire partie, se retrouvent et construisent, jour après jour, une communauté évangélique. Ce blog est consacré à la région PACA
  • Contact

Qui sommes-nous ?

 

Recherche

L'Olivier

Archives

Site Annexe activités hors PACA

Pages