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27 mai 2014 2 27 /05 /mai /2014 21:06

 

DE LA FRATERNITE HUMAINE A LA FRATERNITE EVANGELIQUE

Père Bustillo

Frère François Bustillo. Narbonne

 

La fraternité, tout le monde en rêve. Depuis les origines l’homme se pose la question de la fraternité. Tant de lieux et de domaines en parlent. Les milieux politiques, le droit, la philosophie et la mythologie proposent leurs réponses.

La Républiqueprône la fraternité à travers son organisation interne, ses institutions, ses lois qui garantissent les équilibres sociaux. Malgré les efforts et les valeurs du respect et de la connaissance de l’autre, elle ne permet pas d’éviter les exclusions et les injustices. Les associations politiques, sportives ou culturelles rêvent de fraternité, mais l’aspect strictement sociologique ne donne pas de réponse aux vraies questions.

La loiorganise le respect des libertés nécessaire à la vie de l’homme dans la cité et en sanctionne les atteintes. Si elle permet de donner un cadre aux relations des hommes entre eux et de régler leurs conflits au-delà des rapports de violence et de vengeance privée, elle ne s’intéresse pas à la morale et au développement personnel de l’être. Seule, elle ne permet pas le plein essor de la fraternité.

Tout au long de l’histoire, les philosophesvont réfléchir à la manière d’être de l’homme en société. Les traditions orientales ne cachent pas les signes compliqués présents dans la vie des hommes, comme c'est le cas du zoroastrisme où le monde est vu comme lieu de conflit entre deux principes qui seraient jumeaux, le bien et le mal. Très vite ces approches oscillent entre la négation de toute fraternité du fait de la nature de l’homme, c’est l’homo homini lupus d’Hobbes, l’enfer c’est les autres de Sartre, ou encore la relation platonique qui exclut l’imperfection de l’autre. Lorsque la philosophie parle d’amitié elle n’aborde pas la fraternité ouverte à tous.

Les mythologiesgrecque et latine, traditions qui ont formé notre civilisation, explorent également le thème de la fraternité. A travers un univers imaginaire, les histoires des hommes et des dieux se mélangent alliant tour à tour complicité et adversité. Ces équilibres sont fragiles et artificiels car les moyens mis en œuvre, à travers des rites magiques et l’intervention directe des dieux, inscrivent la recherche de la fraternité dans un monde virtuel donc inatteignable.

La Bibledans l’Ancien Testament montre sans naïveté que depuis le péché originel l’entente entre les hommes est un bien difficile à reconquérir. Après le péché, Dieu cherche l’homme : où es-tu ?(Gn 3,9). En réponse, l’homme se cache et découvre la peur de Dieu qui engendre la méfiance et la distance. Il déserte la communion qui le reliait à son Créateur et aux autres hommes. Inévitablement, l’histoire relationnelle entre Adam et Eve se dégrade très vite, Adam passant de l’admiration : voici la chair de ma chair  à l’accusation : elle m’a tenté et j’ai mangé (Gn 3, 10-13).

Pire encore, le premier meurtre de l’histoire biblique est un fratricide : Caïn tue Abel. Là aussi, Dieu pose à l’homme une question fondamentale : où est ton frère ? (Gn 4, 9-10).

Au fil des pages, la Bible foisonne de récits douloureux, de conflits déchirant les familles, de querelles opposant les hommes d’une même lignée tels Esaü et Jacob ; Moïse, Aaron et Myriam ; Joseph et ses frères ou encore David et son fils Absalon.

A l’origine de ce premier meurtre et de ces conflits entre frères se trouve la perte de confiance en Dieu qui génère la jalousie, poison pour la fraternité. Joseph, le fils de Jacob jalousé par ses frères connaîtra la souffrance et l’exclusion. Enraciné dans sa foi en Dieu, il surmonte les épreuves et parvient à inscrire les siens et la nation qui l’entoure dans une dynamique de communion.

Aux racines de la fraternité se trouve un héritage singulier. L’homme a le pouvoir grave de poser des actes fraternels ou fratricides. Nous sortons du XXesiècle qui a connu les pires guerres, les pires totalitarismes de l’histoire, et l’humanité pourrait douter de sa capacité à maintenir la paix et la concorde. Comme Nietzsche nous pourrions constater, avec une certaine résignation, que  l’homme est une corde tendue entre la bête et le surhumain, une corde au-dessus d’un abîme.

Ces récits nous apprennent que lafraternité biblique est un chemin d’épuration intérieure et extérieure où l’homme remplace l’instinctprimaire de Lamek (cf. Gn 4,24), un instinct de vengeance, par l’Evangile de Jésus (cf. Mt 18, 21-22) qui l’inscrit dans une dynamique de réconciliation sans limite. Jésus a prêché la fraternité, d’une manière toute particulière, avec des paroles et des gestes pour croire. Il a lavé les pieds des disciples, pardonné sur la croix, et enseigné l’amour de l’ennemi.

Nos fraternités sont à la recherche de cette fraternité enseignée par Jésus pour retisser entre elles des liens enracinés en Dieu, et donc épurés des traces primaires de destruction de la chute originelle. A travers cette quête, elles témoignent d’un Evangile réel et visible.

  1. LES EXIGENCES

Une fois dans le cadre de l’Eglise, tous les problèmes ne disparaissent pas pour rester dans « le monde », hors de chez nous. Rentrer dans une fraternité implique l’acceptation d’une part de pénitence, un mot cher à saint François, et ce dans le sens d’accepter les obstacles sur la route, sans se décourager ou se scandaliser. Dans le livre de l’Exode, le peuple des hébreux célèbre sa Pâque, son passage de l’esclavage à la liberté, en mangeant des herbes amères (Ex 12,8).

Quel lien peut-il y avoir entre la vie communautaire et les herbes amères ?

Les herbes amères sont au menu de la vie en collectivité. Il y a des aspects laborieux à accepter, non dans une démarche fataliste, mais tout au contraire dans une démarche de conversion. Il faut manger des herbes amères, c’est-à-dire, il faut intégrer dans notre vie communautaire des personnes, des situations, des ententes qui ne sont pas choisies mais qui s’imposent à nous.

Les herbes amères représentent la dimension ascétique de notre vie fraternelle. L’ascèsea longtemps été liée d’une manière caricaturale au dolorisme primaire. A l’origine, le terme grec signifie exercice. Il était utilisé surtout dans le domaine des sports, de l’athlétisme en particulier.

La vie ascétique a une dimension intellectuelle. Les exercices de l’ascèse visent à atteindre un idéal élevé par des actes assidus de renoncement, d’abstinence et d’abnégation. Appliquée à notre vie fraternelle, elle nous libère progressivement de notre instinct primaire et des conditionnements extérieurs, accroissant notre disponibilité à la volonté du Père. Face aux herbes amères, cette discipline puisée dans l’Evangile nous permet de métamorphoser les signes d’imperfection et de mort qui sont en nous pour que l’amour de Dieu prenne toute sa place dans notre vie.

Notre vie nous appelle à l’exercice difficile d’aimer l’autre surtout s’il est différent et quema nature me conduirait à l’éviter ou à le critiquer. La vie fraternelle en nous plaçant sous le même toit révèle rapidement les dissimilitudes, une herbe amère basique. En réponse, la tentation est grande, dans notre style de vie, de se projeter dans un monde purement spirituel en oubliant qu’il y a tout un travail quotidien, concret à entreprendre pour parvenir à la conversion de notre humanité. Non pas à sa négation mais à sa conversion dans la plénitude de notre être. Il ne suffit pas d’être proche des autres et sous le même toit.

S’il est vrai que l’étymologie du terme fraternité renvoie initialement aux liens de parenté, les liens de sang ne garantissent pas une vie fraternelle pacifique. Il faut un idéal spirituel supérieur. La fraternité prend tout son sens quand elle dépasse la dimension strictement familiale et se construit dans les liens extra familiaux par l’Esprit. En effet, l’esprit de la fraternité ne connaît pas de frontières, ou plutôt,… il ne devrait pas en connaître !

Parfois, inconsciemment l’idéal de fraternité passe par une quiétude harmonieuse où tous les frères seraient bons et les relations libérées des tensions. Or, nous parlons d’un idéal de vie fraternelle qui intègre les heurts, les failles, bien loin de la fraternité émotive peace and love.

Nous sommes invités non pas à rêver mais à vivre la fraternité dans le concret du quotidien, avec les frères que le Père a appelés et placés à nos côtés. La fraternité n’est pas une simple conception intellectuelle, elle est liée aux actes de la vie ordinaire, au comportement humain dans la rencontre inter personnelle. Elle dépasse la dimension primitive de l’homme qui suit le principe de plaisir pour l’installer dans une démarche évangélisée !

Naturellement nous allons plus facilement vers certaines personnes et en évitons d’autres. L’étude de l’histoire des hommes livre que l’homme tend naturellement à la vie collective, mais tend-il naturellement à la vie fraternelle ?

Jr 17,9 : le cœur de l’homme est compliqué et malade…

Le cœur de l’homme qui n’est plus nourri de l’amour du Père s’assombri. Lorsque le temps vient pour l’homme dans son histoire de se tourner à nouveau vers Dieu, son cœur reste marqué par la blessure de la rupture. Cette blessure est une fragilité, une faille qui laisse le cœur de l’homme perméable au péché. Tendu entre son élan vers Dieu et cette perméabilité au péché, le cœur de l’homme est compliquéet malade(Jr 17,9) comme le clame le prophète Jérémie.

Cette pauvreté frappe tous les hommes. Naturellement, nous sommes habiles à voir les failles de nos frères, naturellement nous sommes malhabiles à reconnaitre nos propres failles : qu’as-tu à voir la paille dans l’œil de ton frère alors que tu ne vois pas la poutre qui transperce ton œil ?  (cf. Mt 7,3).

Le Christ nous accompagne pour rompre avec cette logique accusatrice, c’est mon frère qui est coupable, pour nous conduire à une logique de miséricorde et de guérison personnelle. Tant que nous sommes scandalisés par la faute de notre frère, il nous est impossible de poursuivre notre marche vers la fraternité. Le processus se trouve bloqué, et notre cœur bouillonne de reproches à l’égard de ce frère qui pourra catalyser, pour un temps, nos mouvements de colères intérieures.

Cette confusion intérieure, en plus de nous éloigner du frère, nous éloigne du Seigneur qui n’est plus le centre de notre vie. Nous nous retrouvons décentrés de la source de l’amour, préférant entretenir la querelle tant que le frère ne s’est pas plié à notre idée de la relation fraternelle ou n’a pas entrepris de démarche de réconciliation. Le processus de communion est grippé et notre vie de prière et de mission se trouve appauvrie.

Avant nous, les premières communautés chrétiennes, riches de l’enthousiasme de la nouveauté de la bonne nouvelle, connurent les affres de l’imperfection du cœur de l’homme avec son cortège de dénigrements, exclusions, jalousies, mensonges, violences, colères et discordes.

Dès lors, la pauvreté et la fragilité ne peuvent plus ni nous scandaliser ni paralyser le processus évangélique d’une fraternité. Elles deviennent un tremplin pour accueillir le frère tel qu’il est et continuer à nous élancer vers Dieu, elles ne sont plus ni un frein ni une excuse pour renoncer à construire la fraternité là où Dieu nous a placés.

 

L’acceptationévangélique n’est pas de nature stoïcienne, supporte et abstiens-toi ; elle ne se fait pas par faiblesse ou au nom de la raison mais par amour. L’auteur de l’Ecclésiastique le rappelle : tout ce qui t’advient accepte-le et dans les vicissitudes qui t’humilient, montre-toi patient(Sir 4,2). Certes il ne s’agit pas de passivité ou de fatalisme mais d’entrer dans une démarche de conversion m’apprenant à accepter l’autre au nom de la foi.

Notre exemple c’est le Christ ! Jésus est plein de patience et de douceur avec les siens lents à croire, lents dans leur conversion. La samaritaine, Barthimée sont loin de son idéal, mais Jésus les rejoint au bord du chemin et les rend destinataires de la Bonne Nouvelle. Par avance, Il connaissait les failles de ses disciples, mais il n’a rejeté aucun d’eux, ni Judas qui le trahi, ni Pierre qui le renie ou Jacques et Jean qui se disputent les premières places.

Jésus nous invite à passer par la porte étroite en commençant un chemin spirituel de purification des liens avec les autres. Ce parcours a besoin de silence, et d’un travail intérieur pour assainir nos racines, là où le cœur humain est visité par l’Esprit Saint.

Notre foi ne vise pas à régler simplement les problèmes relationnels externes.Cette phase de l’acceptation est une étape pour discerner les bonnes attitudes à avoir, la mesure dans la relation à l’autre, le repos de l’affect pour laisser place à la foi.

Ce travail intérieur de discernement se fait dans le silence de la prière. Le silence aide à travailler les choix intérieurs et à mûrir nos émotions pour mieux aimer. Le silence se vit comme un processus interne de compréhension, de discernement et d’évaluation des gestes et des paroles pouvant blesser et créer des distances. Nourri de la présence de Dieu, le silence me permet d’amorcer un travail de dédramatisation des situations paralysantes.

Dieu est Père

Dieu est à l’origine de ma rencontre avec ce frère qui déclenche en moi des sentiments d’amertume et d’animosité. Dès lors, il m’appartient d’entrer dans cette relation fraternelle amère en posant des actes fondateurs forts: N’aimons ni de mots ni de langue, mais en actes et en vérité (1 Jn 3,18). 

Sans Dieu, nous sommes perdus et sans orientation. Tout au long de ces étapes vers la fraternité nous devons laisser l’Esprit agir en nous, car le cœur de l’homme a besoin d’être modelé par Dieu : nous sommes l’argile, tu es notre potier, nous sommes l’œuvre de tes mains(Is 64,7).

Cette parole du prophète Isaïe est pleine d’avenir mais nous sommes toujours enclins à opposer de fortes résistances à cette action de Dieu.

Certains suivent la dimension horizontale et philanthropique de la fraternité, pourquoi pas, mais c’est une fraternité sans père. Or, notre conception de la vie fraternelle part du Père. Il n’existe pas de fraternité sans Père. En tant que croyants, nous ne nous situons pas dans une démarche strictement horizontale, dépendant des résultats et des satisfactions et reposant sur nos seules forces. La fraternité n’est pas le fruit d’un simple désir affectif venant de nous-mêmes et allant jusqu’à nous-mêmes. Nous nous inscrivons dans un mouvement fraternel dont Dieu, le Père, est l’origine et le sens. Puisque le Père est toujours à l’œuvre (cf. Jn 5,17), nous croyons que nos imperfections et celles de nos frères deviennent l’occasion de commencer un véritable travail intérieur de purification, grâce à l’action de l’Esprit Saint.

La tentation inconsciente de construire une fraternité sans Père est facile. Pensons à ce passage de l’Adolescentoù Dostoïevski conclut qu’une humanité sans père est une humanité qui meurt de froid. Sans père, les hommes cherchent la chaleur en se jetant les uns sur les autres ou en se tournant vers la nature. C’est une affirmation d’une étonnante actualité.

Chez certains de nos contemporains, la fraternité, l’art de vivre ensemble et de s’aimer, est une réalité impossible à atteindre, donc, pourquoi faire des efforts ? Continuons à vivre sans passion. Pour d’autres, notre vie doit être une réalité pure, parfaite, elle doit être l’actualisation immédiate du fruit de l’image conçue par le désir et l’imagination. L’idéal imaginaire est exempt de tensions et d’herbes amères, tout est doux et parfaitement ajusté. Ces deux visions extrêmes sont le fruit d’une réflexion purement humaine sans référence au Père.

Sur lechemin de la vie nous rencontronsla réalité de l’autre. Il n’existe pas de fraternité sans altérité ce qui implique l’acceptation de la particularité de chaque individu. Mais en réalité la fraternité n’est pas de l’irénisme béat, même si cette idée traverse souvent nos pensées. L’enjeu de la fraternité se réalise non pas sur ce que je pense, ce que je désire, ce à quoi j’ai réfléchi et ce que je veux ; tout cela est noble et marque un point de départ ; mais, le véritable enjeu, est dans la rencontre avec l’autre, le différent de moi. Lui aussi a ses désirs, ses rêves, ses blessures. L’enjeu c’est de passer du « je » au « nous » par le Père. Dieu le créateur met dans sa création diversité, altérité et complémentarité. Le projet d’amour de Dieu sur nous se réalise dans la docilité à cette altérité heureuse qui nous stimule dans la recherche de voies de communion.

Les failles des frères ne sont pas un obstacle à la fraternité car ce ne sont pas les frères seuls qui font la fraternité mais le Père par l’Esprit Saint. Il est le seul à pouvoir renforcer et créer des liens fraternels solides et durables. L’enfantement de la fraternité s’amorce lorsque je nomme frère, cet autre, au nom de notre filiation commune en Dieu. Le passage est large lorsque ma fraternité reste dans le monde des idées, il est étroit lorsque je dois dans mon quotidien l’incarner. C’est un long travail d’accepter l’autrecomme mon frère.

Instinctivement, lorsque la relation au frère est amère, nous préfèrons le fuir, nier sa réalité ou nous placer dans une altérité par la force, oubliant notre fraternité en Dieu.

Ce premier mouvement de fuite ne permet pas de bâtir la fraternité. Nier l’autre consciemment ou inconsciemment est un obstacle à la fraternité qui nous maintient dans une conception mythique. Nous disons souvent du frère qui nous dérange dans notre idéal fraternel : il est ou ils sont… et à notre définition s’appliquent des défauts insurmontables d’après notre analyse. Ces attitudes sont pré-évangéliques.

La maturité relationnelle nous pousse à un choix. Dès les origines, Dieu invite l’homme à poser un choix clair et radical dans l’orientation de sa vie : je te propose vie et bonheur, mort et malheur…choisis donc la vie ! (Dt 30, 15.19). Le choix de la vie suppose que notre volonté soit éduquée et que nos actes soient en cohérence avec les enseignements de l’Eglise.

C’est apprendre, dans les moments de découragement, à demeurer veilleur sans rebrousser chemin. Entrer dans une fraternité signifie vivre la plénitude de la vie de foi par le choix d’aimer les frères. Et ce choix est libre. Jésus dit au jeune homme riche, « si tu veux ». Jésus atteint le cœur de l’homme afin de le placer face à sa liberté de faire le bien. Tout en respectant notre liberté, Jésus encourage à aimer le prochain: Tu aimeras ton prochain comme toi-même,en précisant, fais cela et tu auras la vie  (cf. Lc 10,27-28). La liberté et l’amour sont un binôme essentiel pour la vie fraternelle et leur conséquence heureuse est la vie jaillissante de nos cœurs et nos actes. Ce mouvement de l’amour fraternel nous ouvre à une vie nouvelle, saine et sainte.

Elle est la voie supérieure présentée par Saint Paul pour guider les premières communautés chrétiennes: je vous propose une voie supérieure à toutes les autres, celle de la charité(cf. 1 Co 12,31).  Il en précise les contours afin qu’elle ne soit pas confondue avec l’amitié ou l’amour sensible: la charité excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout(1Cor 13,7).  Dans l’amitié, l’ami est choisi en fonction de critères affectifs, alors que dans la fraternité le frère n’est pas choisi mais donné et nous avonsà l’accueillir comme tel. Choisir ses frères signifierait polluer les rapports inter personnels par le rejet de la gratuité, âme de la fraternité. Si je ne cherchais que des « frères » avec mon caractère, mes goûts, mes idées, mon idéal, ma sensibilité, je ferais des choix pour moi.

Nous serions des êtres sélectionnés par des critères d’affinité au grand casting du narcissisme. Uniquement des êtres comme moi et selon moi ! Nous serions proches de l’eugénisme religieux.

Nous nous exposerions à former une fraternité « clonique » et non évangélique bien loin du modèle que nous a donné le Seigneur. Dans le collège apostolique, Jésus appelle un zélote et un collecteur d’impôts, des hommes fins et des hommes rustres, des hommes forts et d’autres fragiles.L’idéal de la fraternité intègre les différences à la recherche de l’unité des êtres. Elle intègre les différences sans les éliminer par l’exercice de la charité et de la miséricorde. Là où certaines personnes par leurs attitudes peuvent séparer, rejeter, exclure, une fraternité adulte se manifeste pour unir et relier. Bâtir la fraternité signifie la nourrir de vérité, d’amour, de justice et de respect. De cette manière, avec ces valeurs, les êtres ne sont plus seulement les uns à côté des autres ni parmi les autres mais avec les autres. Ce mouvement d’unité et de communion est donné par l’Esprit Saint avec l’adhésion de l’homme.

Dans la tourmente, il est salutaire de nous souvenir de l’origine de notre appel ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis (Jn 15,16). Si notre adhésion libre est requise, à l’origine de l’appel il y a le dessein mystérieux de Dieu, fidèle à son alliance avec l’homme. Ainsi, notre choix de répondre à l’appel doit être discerné et prié.

Aimez vos ennemis (Mt 5,44)

Ce commandement de Jésus est à notre portée si nous définissons qui est le frère ennemi au sens de l’Evangile. Si régulièrement dans mes rapports à un frère les fruits de notre relation sont ceux de la chair : haine, discorde, jalousie, emportements, disputes, envie (cf. Ga 5,20), c’est le signe qu’une ligne rouge a été franchie et notre paix intérieure ébranlée. L’ennemi selon l’Evangile est celui qui fragilise mon intégrité spirituelle et affective et avec lequel j’ai régulièrement des difficultés relationnelles qui ralentissent notre course commune vers la communion. En fraternité, l’ennemi « évangélique » met en exergue nos différences et la distance invisible mais réelle qui nous sépare. Il fragilise la relation sans la rendre impossible ou la détruire. Les signes de nos divisions feront obstacle à la parfaite communion fraternelle.

Au quotidien, nos agacements à l’égard d’un frère peuvent naître de gestes anodins mais maladroits et répétitifs qui heurtent notre éducation, notre sens de la fraternité ou tout simplement signent la recherche d’une rivalité malhabile. Lorsque la raison ou le dialogue ne parviennent pas à s’instaurer pour donner sens à ces actes répétitifs, la distance et l’agacement peuvent s’ancrer durablement dans la relation.

Le frère ennemi est à accueillir comme celui qui ouvre nos zones d’ombre à la lumière du Seigneur. Sans lui, ces zones demeurent en sommeil et ignorées de nous-mêmes. Aussi surprenant que cela soit, ce frère ennemi conduit nos pas en dehors des zones de confort évangélisées pour nous faire travailler les espaces en friche de notre vie intérieure. Notre réponse donnée face aux failles de l’autre nous dévoile les limites de nos capacités à aimer et l’oubli de l’abondance de biens que le Seigneur met à notre disposition sans retour. Face à nos frères ennemis nous pouvons avoir des malaises supportables intérieurement et d’autres qui provoquent des réactions vives et visibles.

Jamais, nous n’entrevoyons que le Seigneur nous attend dans les petites situations du quotidien. Ce courage, cette foi nous devons la vivre au plus humble de notre vie fraternelle. Comme, il est difficile ce pardon parfois à donner pour des banalités alors que le Christ au plus haut de son agonie aura des paroles de rédemption : Père pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font(Lc 23,34).

Le pardon est le seul frein radical et efficace à la vengeance. Si la vie fraternelle souffre à cause de la violence, de la jalousie et des rivalités, l’Evangile nous donne une parole unique capable de réparer la fraternité : si ton frère a quelque chose contre toi, va d’abord te réconcilier avec ton frère (Mt 5,24) ; et encore, si ton frère vient à pécher va le trouver et reprends-le seul à seul, s’il t’écoute tu auras gagné ton frère(Mt 18,15). Quelle mission extraordinaire que de gagner nos frères !

Mais seul le pardon fait renaître les frères et donc, la fraternité. Le pardon transforme les blessures et les péchés de la fraternité pour la relever et l’orienter sur la voie de l’espérance et du dépassement de soi. Le pardon de Dieu guérit et panse les blessures affectives. Le pardon proposé par Jésus est libérateur. Il veut éradiquer la violence qui nous habite et la soif de vengeance. Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? (Mt 5,46). Jésus pousse l’homme à faire sortir ce qu’il y a de divin en lui. La prière du Notre Père est un beau modèle de persévérance en Dieu source de l’amour et du pardon.

La fraternité sera abîmée constamment par les failles relationnelles. Avec trop de facilité nous jugeons et condamnons le frère malgré l’interdit évangélique : ne jugez pas et vous ne serez pas jugés(Mt 7,1). Nous même étant croyants nous avons des tendances fratricides depuis Caïn et Abel, des tendances à convertir par la Bonne Nouvelle qui nous dit le bonheur du pardon et le bonheur de l’amour. Pour respirer, la fraternité a besoin de ses deux poumons: celui de l'amour et celui du pardon.

 

  1. LES DANGERS

 

La jalousie

Une racine amère qui fragilise nos fraternités est la jalousie, ce malheur qui accable les fils d’Adam(cf. Sir 40,4). Les exemples bibliques de Caïn et Abel, de Joseph et ses frères et tant d’autres, montrent que la jalousie provoque le désir de faire disparaître le frère. La jalousie est le poison de la fraternité parce qu’elle tend à écarter le frère qui fait obstacle à mon désir de toute puissance sur un sujet ou un objet. Elle ne vient pas de Dieu (cf. Gal 5,20). C’est une fragilité du cœur qui souille les relations inter personnelles. L’auteur des Proverbes la compare à la carie des os(Pr 14,30). Ce sentiment qui touche certains frères ne doit pas être négligé. Il se manifeste par des pensées et des attitudes d'insécurité, de peur et d'anxiété qui ralentissent et compliquent les relations fraternelles.

La jalousie peut être affective, spirituelle ou intellectuelle, mais les effets dans les rapports avec les personnes sont les mêmes : absence de liberté donc dépendance, agressivité, frustration.Tant que la maturité relationnelle n’est pas libre, le frère développe le syndrome du coucou. .

Nous connaissons la pratique du coucou ; cet oiseau parasite qui profite des autres espèces pour donner suite à sa progéniture. L’immaturité dans les rapports interpersonnels favorise la sélection des amitiés au risque de les étouffer, et transforme la relation en un « amour » qui dévore. Des personnalités, aux pauvretés affectives personnelles marquées, vivent un attachent maladif à peu de personnes en éliminant autour d’eux les autres, par l’agressivité ou par l’omniprésence. A la ressemblance de la technique du coucou qui jette les œufs du propriétaire du nid pour y rester seul et profiter en exclusivité de la nourriture et de l’attention. Un comportement nombriliste, égocentrique et narcissique. Ces comportements existent dans nos fraternités. Ils sont à combattre et soigner radicalement. Cette attitude est très éloignée de l’autonomie du cœur.

Saint Thomas d'Aquin analysait avec finesse la jalousie en faisant un lien avec l'envie. L'envie est tristesse, disait-il, c'est la tristesse du bien d'autrui. Un cœur jaloux est torturé par le manque de liberté. Persévérer dans un comportement jaloux provoque l’isolement relationnel.

Si les enfants expriment des jalousies « gentilles » qui participent à leur apprentissage de la vie et sont sans conséquences graves, l’adulte en persistant dans cette immaturité écrase sa propre liberté et celle de son entourage. La jalousie peut réduire l’autre au statut de simple objet de désir. Le jaloux élimine l’identité de l’autre pour qu’il n’existe qu’en fonction de soi. Il n’y pas d’attention pour le bien du frère, il y a simplement une chosification de l’autre. Je perçois le raisonnement de la personne jalouse en ce sens : l’autre, que j’ai choisi, m’est destiné et il doit faire ce que je veux. Je contrôle ses amitiés, ses mouvements, ses réactions, je mets toute mon énergie pour contrôler la personne que j’ai désignée comme « mon bien ». La personne n’est plus libre sauf si elle agit en fonction de mes désirs. Je lui fais des cadeaux, non pour son bien mais pour la lier à moi, et si elle montre des signes de liberté je la persécute et la culpabilise.

Les mouvements de la jalousie amputent la liberté légitime du frère et gardent la personne jalouse dans son affectivité immature. Le frère n’est pas un objet mais un sujet. Face au comportement jaloux il faut éviter la condescendance. Une racine à couper absolument. Une racine qui pervertit la nature de la fraternité. Au lieu de servir les frères, elle se sert des frères.

La Parole de Dieu est intransigeante avec la jalousie. Etant le moteur de la division, l’enseignement des Apôtres est clair à ce sujet et met en garde les communautés. Pas de jalousie entre nousdit saint Paul (cf. Gal 5,26) puisque elle est un fruit de la chair (Gal 5,20). Point de jalousie entre vousle répète aux Romains (cf. Rm 13,13).

Une communauté ne peut pas grandir sans liberté. Des relations inter personnelles de dépendance et d’exclusivité renferment la fraternité et l’étouffent. Le mouvement du jaloux est toujours vers soi et vers ses satisfactions. Il est contraire au mouvement d’ouverture et de don de soi typique de la fraternité évangélique.

Saint Paul de Tarse classe la jalousie dans les fruits de la chair parce qu’elle fragilise l’homme de l’intérieur en polluant sa liberté et sa capacité d’aimer par une gestion égocentrique de son affection. Le moi blessé cherche à garder un amour qui le rassure par une présence gratifiante. Hélas, dans ce mouvement d’affects toute l’énergie vient de l’homme et va vers l’homme. Dieu est à la périphérie du cœur jaloux.

Une voie de liberté et de guérison vient des fruits de l’Esprit qui donnent la paix et non la tension, la joie et non la tristesse, la douceur et non l’amertume, la maîtrise de soi et non l’impulsivité, bref, cette voie place Dieu au centre de l’attention du religieux.

La racine de la jalousie empêche la fraternité d’éclore, un mal à éviter.

 

La violence.

Chez certains frères, la communication est fréquemment polluée par des formes variées d’agressivité. La douceur, un des fruits de l’Esprit (cf. Ga 5,23), s’absente de leurs rapports à autrui.

Ces personnalités sont proches de la description de l’onagre d’hommedécrit dans le livre de la Genèse : indépendant et vagabond sa main est contre tous et la main de tous contre lui(cf. Gn 16,12). Un rapport de force qui suscite des tensions et des formes d’agressivité.

Cette communication agressive peut prendre deux formes dont la Bible nous donne l’illustration à travers la colère d’Achab et celle de Jonas ; deux enseignements pour apprendre à mieux connaître ces formes de relation aux frères.

Le premier, est le syndrome d’Achab (cf. 1 R 21,4) : Le livre des Rois décrit un comportement intéressant de violence passive. Quand Achab n’obtient pas la vigne de Nabot, un caprice, il rentre chez lui sombre, irrité, il ne mange pas, détourne son visage des autres et se couche dans son lit. Une contrariété provoque un comportement d’hermétisme enfantin. Le désir d’Achab rencontre l’opposition de Nabot. Cette frustration provoque le renfermement sur soi, loin de la maturité annoncée par le psaume : qui regarde vers Lui resplendira sans ombre ni trouble au visage (Ps 33,6).

Dans la vie fraternelle, ces formes de violence passive peuvent se manifester en raison de l’immaturité humaine et spirituelle d’un frère. La fatigue explique parfois le besoin de se réfugier dans un silence de désaccord ou de protection. Si cette attitude devient fréquente, voire chronique elle mérite d’être accompagnée. La vita communisest l’école de la différence accueillie et respectée par amour. L’ordinaire de l’existence suppose la tractation des caractères et des sensibilités sans perdre la finalité de la vie religieuse : le don de soi à Dieu. Vivre sombres, irrités, sans manger ou en cachant le visage signifie extérioriser par un langage non verbal un mal être réel. Le silence lourd qui naît d’un trouble est une forme de violence passive qui pénalise l’épanouissement de la vie communautaire.

Le second, est le syndrome de Jonas : Le prophète Jonas vit une vocation étonnante imprégnée par une attitude parfois rebelle, parfois obéissante, parfois exterminatrice. D’abord il fuit sa mission, ensuite, une fois celle-ci accomplie, il attend la destruction de la ville. Comme Jacques et Jean dans l’Evangile (cf. Lc 9,54), Jonas veut voir un Dieu exterminateur à l’œuvre, il projette sur la ville sa violence. Constatant la miséricorde du Seigneur il se fâche.

Il se prépare comme pour regarder un film catastrophe.

Un insatisfait énergique. L’agressivité intérieure s’exprime dans le but d’obtenir l’élimination des insoumis, des plus lents dans l’exercice de la mission ou la compréhension des projets communautaires. Ces formes d’agressivité dénaturent le témoignage de la vie fraternelle en excluant l’attitude de patience, une qualité essentielle dans l’exercice de la charité. L’itinéraire des frères est un parcours perfectible ; des signes de violence plus au moins prononcés sont présents dans la vie humaine, mais la vie fraternelle doit les repérer pour les réparer et les transformer en énergie vitale. Si les frères ne se convertissent pas selon nos attentes, il est facile et primaire de vouloir les condamner.

Comme la fille d’Hérodiade qui, après sa danse, demande la tête d’un frère gênant sur un plateau (cf. Mc 6,24) ou comme les frères de Joseph, qui éliminent leur frère de l’affection de leur père en disant : une bête féroce l’a dévoré  (Gn 33,37).

La bête féroce est en nous, pas à l’extérieur. C’est pour cela que saint Paul pour former les communautés à la communion est tranchant à ce sujet et met en garde les chrétiens : si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres vous allez vous autodétruire (Gal 5,15).Tous les genres de violence humaine animent des conflits et défigurent l’idéal de la communion en provoquant des séparations. Gérer et dépasser l’agressivité est un appel fondamental du Seigneur, pour imiter son Fils qui insulté ne rendait pas l’insulte, souffrant ne menaçait pas (1P 2,23).

La violence est toujours un signe primaire de domination ou de protection. Une fraternité adoptant une vie spirituelle solide déracine la violence. Le partage des temps communautaires face au Seigneur et à l’écoute de la Parole de Dieu, ouvre un chemin de tolérance atténuant les instincts primaires de violence.

La vie spirituelle fortifie l’homme intérieur, l’entraînant à aller vers les autres d’une manière évangélisée. Il échappe à la domination de l’instinct pour suivre les attitudes éduquées par la foi. L’instinct non évangélisé est lié à la terre et porte en germe la violence, une réponse sans raisonnement et s’appuyant sur la force physique ou verbale. La violence crée le doute, provoque des fractures et sépare.

Dans le discours de la Montagne, Jésus enseigne : heureux les pacifiques, heureux les cœurs purs, heureux les miséricordieux… un frère violent n’est pas heureux ! Il subit la tyrannie du vieil homme. Notre foi et notre choix nous orientent vers le bien : cherchez la paix(1 Pi 3,11), vivez en paix(Rm 12,18), soyez en paix(1 Th 5,13). Les comportements personnels et fraternels pacifiques éduquent les cœurs durs par l’exemple.

 

3.LES PAQUES

 

La communication pascale

 

La vie fraternelle se bâtit autour d’une communication portant les signes de l’amour de Dieu et du prochain. Cette communication marquée du souffle pascale est loin du mode habituelle de communication de l’homme. Elle demande une maîtrise certaine de notre tempérament, pour découvrir une entrée en relation avec l’autre épurée des ressentis, et éclairée par la foi et la raison.

Ce thème est délicat, car l’homme a depuis l‘enfance appris un mode de communication transmis par sa famille et son expérience personnelle du monde relationnel. Riche, car il ouvre la fraternité à l’exploration de la relation à l’autre sous le regard de Dieu, loin des héritages reçus.

Pour vous guider sur cette voie de la communication pascale, je vous cite ce passage bien connu  de l’Ancien Testament qui illustre parfaitement la manière dont Dieu communique avec notre humanité blessée : Je parlerai à mon épouse infidèle dans le désert, je lui parlerai cœur à cœur,…tu m’appelleras « mon mari »…, l’arc, l’épée, la guerre je les briserai…, je te fiancerai dans la justice et le droit, dans la tendresse et la miséricorde,… je te fiancerai à moi dans la fidélité (cf. Os 2, 16-22). Dans ce texte du prophète Osée, la communication est divine. Dieu commence par reconnaître l’infidélité de son épouse ; il l’appelle « infidèle », il ne cache pas le péché. C’est après cette reconnaissance que peut commencer une démarche d’alliance et de réconciliation : il sera à nouveau son époux ; dans la discrétion le Seigneur décide d’éloigner les signes de violence (arc, épée, guerre) pour retrouver les vertus solides (justice et droit) et les vertus douces (tendresse et miséricorde) qui reconstruisent le peuple. Dieu lui-même apporte sa fidélité face à l’épouse qui était infidèle. Il s’agit de tout un chemin pédagogique où Dieu met Israël face à sa faute mais sans l’écraser, il le corrige en lui apportant ce qu’il n’a pas : la fidélité.

Le Seigneur nous donne l’exemple d’une communication qui se vit dans la discrétion et l’amour. Il est notre modèle dans cette voie où nous devons apprendre à baisser les armes de la violence lorsque le frère nous offense, pour entrer dans une démarche de communion. Dès lors ma démarche a pour but de renouer des liens d’alliance avec le frère pour poursuivre ensemble notre route vers le Seigneur.

Au-delà de nos failles dans la communication il est bon de se souvenir que la communication de Dieu est rédemptrice et bénédiction du frère, parce qu’elle vise le bien de l’homme et son salut. Si nous voulons imiter le Seigneur, pour communiquer comme lui la vie et non la mort, nous devons être toujours prêts à écouter et lents à parler(Jc 1,19), parce que la langue est un petit membre mais elle peut souiller tout le corps(cf. Jc 2, 5-6). La Parole de Dieu invite à dire des paroles constructives : De votre bouche ne doit sortir aucun mauvais propos, mais plutôt toute bonne parole capable d’édifier et de faire du bien à ceux qui l’entendent (Ep 4,29). Dans cette sanctification de la communication fraternelle, le discernement avec une personne éclairée extérieure est souhaitable : Prends conseil de toute personne avisée (cf. Tb 4, 15-16). La communication guidée par la Parole de Dieu rend gloire à Dieu et nous édifie (cf. Is 45,23).

S’initier à un langage pascal est une manière de traduire l’Evangile en commençant par le souffle porteur d’un message. Le Verbe incarné sauve l’humanité. Si notre langage est habité par l’Esprit Saint il sera aussi sauveur. Offrir des paroles de vie, d’avenir et de lumière aux frères est une belle manière de conserver dans l’esprit de la fraternité la mémoire pascale. Un événement qui nous sort de nos tombeaux, de nos larmes et de nos peurs pour nous projeter dans l’horizon de la foi et de l’espérance.

Nous avons vu des manières défaillantes de communiquer dans la vie fraternelle. Or, notre vie fraternelle puisqu’elle est au contact direct avec le Seigneur par la prière doit avoir une manière de communiquer différente, et constructive par un langage pascal. Ce langage correspond à une communication fraternelle évangélisée. Elle est la seule qui relève, qui met les frères débout.

Dans l’Evangile de saint Marc, Jésus reçoit un enfant possédé par un esprit muet et sourd. Il l’expulse et relève l’enfant le prenant par la main (cf. Mc 9,17.25.27). Jésus par la puissance de son langage sauveur relève l’homme blessé, couché, paralysé. D’ailleurs, saint Pierre au début de sa mission accomplit un miracle avec un paralysé, lui donnant la capacité de se relever et de marcher : au nom de Jésus-Christ le Nazaréen, marche ! Le saisissant par la main droite, il le releva(Ac 3,6-7). Des exemples physiques, mais qui doivent éclairer aussi notre manière d’être avec les frères.

La parole de Jésus relève toujours et ouvre à la lumière même lorsqu’ elle est exigeante. Elle vise la conversion et le changement de vie. Je pense à toutes ces paroles du Christ qui sont porteuses d’avenir. A Zachée, le Seigneur dit : le salut est entré dans cette maison(Lc 19,9) ; à Bartimée : va, ta foi t’a sauvé(Mc 10,52) ; au bon larron : aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis (Lc 23,43) ; au paralysé : tes péchés sont remis etlève-toi, prend ton grabat et marche (Mc 1,5.9) et encore, une parole de résurrection : Lazare viens dehors !…déliez-le et laisse-le aller (Jn 11,43-44).

Ces paroles de Jésus, ont un effet sur la vie de ces personnes marquées par l’imperfection physique ou spirituelle. Il y a une communication pascale, un passage d’un état physique et intérieur à un autre. Là où il y avait impasse, Jésus par sa parole ouvre un passage. Dans une fraternité notre communication, qu’elle soit verbale ou gestuelle, doit ouvrir un passage vers la lumière, et nous sortir des ténèbres pour apporter la joie.

Nous avons une vocation superbe, celle non pas d’écraser les frères, comme dans une certaine mentalité de notre monde, mais de les relever. Si notre langage est habité par la force pascale, alors il y aura une puissance constructive dans les rapports interpersonnels. Ce langage soutien, et comme dans les apparitions du ressuscité, il apporte paix et joie.

Il ne s’agit pas de nier les difficultés mais de les voir avec un autre regard. La Pâque est un passage où il y a douleur, silence et joie. Certes pour grandir nous avons besoin d’écouter des paroles exigeantes, d’être éduqués, mais, c’est là notre force, dans la recherche du bien pour les frères.

La communication pascale appliquée à notre vie fraternelle ouvre des issues là où il y a des résistances ou des blocages. La communication ne se limite pas à constater des chemins de croix, mais parce qu’elle est pascale, elle tente toutes les voies possibles pour rétablir la communion dans la paix. Cette attitude nous sort de nos tombeaux pour bâtir dans la lumière. La fatigue, le silence, les corrections, ne sont pas des obstacles mais des passages vers l’intelligence relationnelle, une racine féconde à soigner. Cette intelligence, habitée par l’Esprit, n’est pas soumise aux peines mais a comme moteur la joie pour dire le Christ. Alors, ce nouveau langage est le canal des bonnes nouvelles pour les frères. La fête de Pâques est la Bonne Nouvelle par excellence pour le chrétien. Nos fraternités ont la joie et la responsabilité de donner une continuité, par un langage converti, à la force constructive du Ressuscité.

Une fraternité évangélisée devrait avoir comme signe relationnel qualitatif la capacité de s’installer dans le mouvement de la bonne nouvelle, celui de l’espérance.

Il ne suffit pas qu’une partie le veuille pour que la communication constructive soit automatique. Mais l’attitude pascale nous donne la capacité de ne pas nous attrister par nos échecs et de demeurer dans l’espérance. Pensons à saint Paul, un vrai modèle de disciple communicateur. Il parle par sa vie et par ses discours. Il corrige et encourage les membres des communautés. Même dans l’adversité, sa mission est Bonne Nouvelle parce que marquée par la persévérance, la fécondité et l’espérance. Il communique à la lumière de la résurrection.

Le Christ est notre modèle dans ce travail de communication. Sa qualité relationnelle séduit, attire, construit. Il place toujours la personne au centre du dialogue, et a l’art d’utiliser des degrés différents de langage en fonction de ceux qui l’écoutent selon leur histoire, leur caractère et leur sensibilité. Parfois Jésus tient des discours en privé aux siens, souvent en paraboles aux foules. Saint Mathieu dit : il ne leur disait rien sans employer de paraboles (Mt 13,34). Dans tous les cas, la communication de Jésus attire et ne laisse pas les autres indifférents. Jésus parlait en homme qui a autorité (Lc 4,32).

Fraternité et bénédiction

L’Ancien Testament nous initie à la bénédiction en nous enseignant le lien naturel entre la bénédiction et la fécondité. Dans les situations de crises familiales, le patriarche donne la bénédiction. Il veut perpétuer le bien en le transmettant par un acte simple mais profond. C’est magnifique de transmettre à ses enfants la bénédiction. Dans nos fraternités, il nous appartient de perpétuer cette tradition biblique ancestrale.

Il faut enlever tout ce qui est mauvais pour laisser place à la loi nouvelle, celle de l’amour. Aujourd’hui le Christ nous provoque à ressusciter notre manière de communiquer pour qu’elle dise le bien. Pour qu’elle s’élève et ne reste pas à un niveau épidermique. Le langage de bénédiction naît de la conversion de l’homme intérieur qui reconnaît le bien reçu de Dieu et tout le bien que Dieu est. Alors, le langage n’abaisse plus le frère mais le relève par des paroles de salut.

L’Evangile nous livre ce passage magnifique de la Visitation. Marie se rend auprès de sa cousine plus âgée et qui, comme elle, porte en son sein un enfant selon les desseins de Dieu. La rencontre de ces deux femmes de foi est intense où même le corps est touché et exulte les louanges du Seigneur. Marie se met en marche pour soutenir sa cousine dans un mouvement motivé par l’esprit de service et de charité.

Unies par des événements extraordinaires provoqués par Dieu, le centre de leur rencontre et de leur dialogue est Dieu. Dans cette atmosphère de gratuité, leur langage est celui de la bénédiction : Tu es bénie entre les femmes, le fruit de son sein est béni(Lc 1,42) dit Elisabeth ; Mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit en Dieu mon sauveur(Lc 1,46-47) répond Marie. Bénédiction et Magnificat. Joie et reconnaissance.

Elles parlent ainsi parce qu’elles ont fait l’expérience de Dieu. Quand Dieu touche l’homme, celui-ci devient fécond, capable de s’émerveiller, capable de proclamer son action dans la vie. Quand le Seigneur visite Sara ou Anne il y a fécondité, signe de bénédiction.

Nos fraternités sont déjà visitées par le Seigneur. Mais parfois nous ne célébrons pas ces visites. Nous sommes discrets pour chanter nos Magnificat, sans doute par pudeur. Or, une fraternité vivant de la force de Pâques est appelée à développer un style de vie conséquent, celui de la bénédiction. Chaque fraternité devrait être une « vallée de Beraka » (cf. 2 Ch 20,26), une vallée de bénédiction. Un lieu où les frères sont experts dans le dire du bien les uns des autres.

Saint François n’était pas naïf et percevait les défauts des frères. Mais, étant intérieurement évangélisé, il était capable de dire du bien de chaque frère. Il sait que la lumière brille dans les ténèbres (cf. Jn 1,5). Et cela même lorsque les talents n’étaient pas hautement spirituels ou intellectuels. A notre tour d’apprendre à proclamer la lumière qui est dans nos frères.

La racine féconde de la bénédiction participe au rayonnement de nos communautés, apprenons à la cultiver ! Quand nous commençons à dire du bien des frères nous construisons la fraternité en mettant en lumière leurs talents, leurs bons côtés, leurs réussites. Nous entrons dans ce merveilleux mouvement propre à l’histoire du Salut dans lequel Dieu bénit son peuple, le père bénit ses enfants, les frères se bénissent mutuellement. La logique de la bénédiction éloigne les douleurs des malédictions. Nous nous souvenons que la lumière brille dans les ténèbres. Saint François avant de mourir bénit ses frères. Nos fondateurs nous laissent des héritages à transmettre, à communiquer.

A notre tour, transmettons le geste et les paroles de bénédiction à nos frères comme il est dit dans la formule du livre des Nombres : que le Seigneur fasse resplendir son visage sur toi, que le Seigneur te découvre son visage et te donne la paix (Nb 6,25-26).

 

Conclusion

La fraternité est le chantier perpétuel de la vie en communauté. La vie relationnelle n’est pas une réalité figée mais évolutive. Elle se modifie, change, se perfectionne et parfois régresse en fonction de ses membres et de la vigueur de l’idéal souhaité. Saint Ignace de Loyola disait : « L'arc se rompt s'il est trop tendu, mais l'âme se perd si elle se relâche ».

Il n’y a pas de recette parfaite pour vivre ensemble. Autant de frères, autant de fraternités autant de combinaisons dans la mise en pratique de la vie commune. Mais, le Christ a enseigné des orientations parfaites pour traduire l’idéal évangélique dans nos réalités. Ces orientations font partie d’une évolution qui est conversion. La fraternité qui atteint la maturité pascale est celle qui apprend à franchir toutes les étapes naturelles qui jalonnent le mouvement évangélique commençant par le vieil homme, l’homme primaire, et s’achevant par l’éclosion de l’homme nouveau. Dans notre patrimoine biblique et historique, nos fraternités trouvent les valeurs de vérité, ces piliers intérieurs qui soutiennent l’architecture humaine et spirituelle de la personne consacrée. La vie fraternelle est un chemin de foi, un mouvement dont Dieu est le centre, un mouvement d’amour.

Le croyant se fortifie à l’écoute des paroles d’autorité de Jésus en expérimentant l’éphatha(Mc 7,34) : une manière évangélique d’écouter et de parler qui guérit nos surdités et nos blocages; et du talitha koum(Mc 5,41), une Parole de Jésus qui relève et redonne vie (Mc 5,39).

Lorsque la fraternité semble nous échapper, être inexistante, le Christ nous enseigne qu’elle n’est pas morte mais qu’ « elle dort » (cf. Mc 5,39). Elle est en sommeil et c’est le Christ qui la relève, c’est Lui qui la réveille.

Le triduum pascalest au cœur de la vision fraternelle. A la racine de la fraternité se tient l’Amour de Dieu, sans celui-ci la vie communautaire est escarpée, stérile, sèche.

Saint François avait compris le sens profond de la fraternité, non pas à partir d’une réalité abstraite, d’une notion intellectuelle, mais en partant des frères. Sa vision du « Frère Parfait » est un modèle de sagesse existentielle. Il n’y a pas de frère parfait, c’est-à-dire, un frère qui soit la parfaite synthèse de toutes les qualités humaines et spirituelles. Il y a, par contre, des frères qui ont la capacité de mettre leurs qualités au service des autres en portant avec indulgence leurs failles.

Lavie fraternelle est belle. Elle est appelée à suivre le modèle des relations de la Trinité, un espace de communication d’amour, de vie et d’éternité pour rendre visible la communion. Vivre cette joie est le vrai défi. Chaque jour débute comme un matin de Pâques à la rencontre des frères.

Bon nombre de fraternités sont sur le bon chemin et recherchent l’authenticité évangélique. Des lieux où les frères accueillent l’invitation de saint Paul : Laissez-vous guider intérieurement par un esprit renouvelé. Adoptez le comportement de l’homme nouveau, créé saint et juste dans la vérité à l’image de Dieu(Ep 4,23-24).

 

 

 

 

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Published by Fraternité Franciscaine Séculière - dans PACA
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Jean Aimé ZALI 07/03/2015 00:00

Paix et joie,
Mon nom est Jean Aimé ZALI, je suis séculier franciscain de Kinshasa en RDC et très ému de découvrir votre site qui regorge tellement d'informations sur notre spiritualité commune que je souhaite
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